Le mot : « Belenismo, en deux langues »

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Une idée ancienne soutient ce chapitre : bien nommer les choses n’est pas un ornement de la pensée, mais sa première condition. Confucius, le maître chinois des VIe-Ve siècles av. J.-C., l’a formulée dans les Entretiens — le recueil de ses paroles réuni par ses disciples—. Comme on lui demandait ce qu’il ferait d’abord s’il devait gouverner, il répondit qu’il rectifierait les noms, et il s’en expliqua ainsi : « Si les noms ne sont pas corrects, le langage ne s’accorde pas avec la vérité des choses ; et si le langage ne s’accorde pas avec la vérité des choses, les affaires ne peuvent être menées à bien ».1 C’est la doctrine de la « rectification des noms » (正名, zhèngmíng), et sa raison était pratique, non métaphysique. À un souverain qui l’interrogeait sur le bon gouvernement, il répondit par la même idée tournée en exemple : il y a gouvernement « quand le prince est prince et le ministre est ministre ; quand le père est père et le fils est fils ».2 Si l’empereur ne s’appelle pas — et ne se conduit pas— en empereur, les décrets ne sont pas obéis ; si le père n’occupe pas le nom de père, la famille se dérègle. Mal nommer n’est pas une négligence innocente : cela finit par fausser ce que l’on fait.

« La Educación debe ser sin discriminación de clases » (L’éducation doit se faire sans discrimination de classes). Monument à Confucius, Montevideo (photographie : Ale Genes, 2013, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0).

Ce n’était pas une intuition qui lui fût propre, mais en Grèce la question devint plus ambitieuse. Platon consacra un dialogue entier — le Cratyle— à discuter si les noms sont justes par nature ou par simple convention. Dans son ouverture (383a), Hermogène — s’adressant à Socrate— résume ainsi la thèse du personnage qui donne son titre au dialogue : « Κρατύλος φησὶν ὅδε, ὦ Σώκρατες, ὀνόματος ὀρθότητα εἶναι ἑκάστῳ τῶν ὄντων φύσει πεφυκυῖαν, καὶ οὐ τοῦτο εἶναι ὄνομα ὃ ἄν τινες συνθέμενοι καλεῖν καλῶσι […] ἀλλὰ ὀρθότητά τινα τῶν ὀνομάτων πεφυκέναι καὶ Ἕλλησι καὶ βαρβάροις τὴν αὐτὴν ἅπασιν » — « Cratyle, que voici, ô Socrate, affirme que chacun des êtres possède une justesse du nom qui lui appartient par nature, et que le nom n’est pas ce dont quelques-uns, après en être convenus, se servent pour appeler les choses […], mais qu’il existe une justesse des noms, la même pour tous, pour les Grecs et pour les barbares » (traduction propre au Manuel, faite sur le texte de l’édition de Burnet).3 Socrate soumettra cette thèse à l’examen tout au long du dialogue, et le lecteur attentif en sortira avec le soupçon que la justesse naturelle des noms est un mirage. Ce qui importe ici n’est pas la façon dont Platon tranche, mais la coïncidence de fond : le maître chinois comme le grec savaient que nommer a des conséquences réelles. Ce chapitre retient la leçon de Confucius : il ne cherche pas le nom que la nature aurait écrit pour la crèche, mais le nom dont la pratique a besoin pour être vue.

Hermès de Platon. Marbre, copie romaine d’un original grec du dernier quart du IVe siècle av. J.-C. Museo Pio-Clementino, Vatican (photographie : Marie-Lan Nguyen, 2006, Wikimedia Commons, domaine public).

Et qu’est-ce que cela a à voir avec la crèche ? Tout. Dans le monde de la crèche, le langage s’est déréglé, et c’est le sculpteur qui en subit l’exemple le plus net : celui qui modèle des figures originales, on l’appelle « artesano belenista » (artisan crèchiste), comme si l’essentiel de son travail n’était pas la qualité d’auteur mais la répétition. Son travail commence comme œuvre sculptée avant qu’existe la moindre production ; le nom qu’on lui donne l’efface. La pratique de la crèche est-elle un art ? Ce Manuel a déjà travaillé à fond cette question — et la vieille case qui sépare le « populaire » de l’« artistique »— dans ses chapitres sur l’art de composer des crèches, œuvre par œuvre et source par source. La conclusion tient en une phrase : c’est un art, et qui en doute devra le justifier. Ce chapitre s’occupe d’un problème antérieur : le nom lui-même. Et ce n’est pas un problème de conversation : ce même glissement — du sculpteur à l’artisan— est écrit, avec ses mots et sa date, dans la norme qui déclare aujourd’hui l’art et la pratique de la crèche patrimoine immatériel en Espagne, et il est examiné dans le chapitre du dossier, où il a sa place.

Et ce que mesure ce chapitre n’est pas un mot isolé. Les trois chapitres précédents ont décrit la chose entière : à quoi servit la première crèche, ce qu’une scène de la Nativité transmet à qui l’a devant soi, et de quoi est fait le monde né de cette nuit-là — des œuvres sur deux niveaux, des modes qui ne se classent pas du meilleur au pire, une chaîne de personnes, un calendrier, des coutumes et deux valeurs—. Avec tout cela sous les yeux, la question du nom change de forme. Ce n’est plus « que veut dire belenismo ? », qui est une question de dictionnaire et se règle en une ligne, mais celle-ci : de tout cela, combien le mot parvient-il à nommer ? Et comme le mot n’existe que dans deux des six langues de ce Manuel, la question se dédouble : ce qu’il nomme là où il existe, et ce que l’on fait là où il n’existe pas.

La pratique est reconnaissable dans tout le monde chrétien. Selon l’annuaire statistique de l’Église — l’Annuarium Statisticum Ecclesiae, avec des données de 2024—, les catholiques sont aujourd’hui un peu plus de 1 422 millions, environ 17,8 % de la population mondiale ;4 la crèche les accompagne chaque décembre dans les maisons, les paroisses et les espaces publics, et bien d’autres confessions chrétiennes, sans pratiquer l’art de la crèche en tant que tel, reconnaissent dans la crèche la scène essentielle de Noël. La pratique est donc universelle. Le mot, non : dans certaines langues il existe avec une densité propre, et dans d’autres il faut la décrire par une phrase. Et là où il manque, ce n’est pas faute de pratique : la France, avec ses santons de Provence, n’a pas de mot pour la nommer ; l’allemand non plus — malgré la tradition vivante de la Krippe—, ni l’anglais. L’Italie, elle, l’a, par un chemin propre, et on le connaît à peine hors du métier.


Deux choses distinctes

La langue courante nomme cela avec deux verbes, et tous deux disent moins que ce qui se passe. La crèche se monte, comme on monte un meuble : quelque chose qui arrive en pièces détachées et qu’il suffit d’assembler selon ses éléments. Et la crèche se met, comme on met la table : une opération de saison qui se répète à l’identique chaque année. Le premier verbe nie qu’il y ait des décisions ; le second, que le résultat soit singulier.

Il convient de mesurer la portée de cela. D’un peintre, on ne dit pas qu’il a accroché le tableau, même si l’accrocher est la dernière chose qu’il fait : on dit qu’il l’a peint. Avec la crèche, en revanche, la langue ne nomme que la dernière opération — placer les pièces là où elles vont— et laisse de côté tout le reste : quelle scène on représente et sur quel fondement, avec quelles figures, dans quel espace, sous quelle lumière, et pourquoi ainsi et pas autrement. En ne nommant que la fin, la langue décrit un ornement. Et en le décrivant comme un ornement, elle en fait un ornement.

C’est pourquoi ce Manuel dit composer, construire ou créer selon ce qui convient, et non par affectation : chacun de ces verbes laisse voir une décision que monter et mettre cachent.

Les comptes du vocabulaire une fois faits, l’élémentaire apparaît : avant de discuter du nom, il faut savoir combien de choses il y a à nommer. Et ici le Manuel n’a rien à décider, parce que la langue — le castillan comme le catalan— l’a déjà décidé : il y a un mot pour l’objet — belén, pesebre, pessebre— et un autre, distinct, pour la pratique — belenismo, pesebrismo, pessebrisme—. Deux mots séparés, dans les dictionnaires académiques, avec des définitions qui ne se recouvrent pas.

L’objet occupe un espace, s’achève, se regarde et se range. La pratique ne se range pas en janvier : c’est ce que la langue nomme à part, et ce chapitre va chercher depuis quand et avec quelle portée. De quoi cette pratique est faite, le chapitre précédent l’a dit ; où elle s’arrête et qui y trouve place ne se règle pas ici, et il convient de le dire dès maintenant : la définir est le travail du chapitre suivant, qui la reçoit de celui-ci avec le nom déjà mesuré. Ce que ce chapitre peut faire est plus modeste et préalable : prouver que la distinction existe, la dater et mesurer quel nom l’a portée.

Ne comprendre la crèche que comme un objet n’est pas une erreur de vocabulaire : c’est ce qui permet de la traiter comme un ornement. Un objet s’achète, se pose et se remplace. Une pratique s’apprend, se discute et se transmet. Le mot que l’on choisit décide, sans bruit, dans laquelle des deux conversations la crèche entre.

Et cette distinction, le Manuel ne l’invente pas. Elle était faite, par écrit et en catalan, il y a plus d’un siècle.


Le mot a une histoire, et on peut la dater

Ce qui suit, ce sont six textes de presse, en deux langues et de deux archives. Ils ne sont pas cités pour illustrer : ils sont la preuve du moment où chaque chose commence à se dire, et tous peuvent se consulter aujourd’hui même en copie numérique.

Les deux premiers sont en catalan et sont conservés dans l’Arxiu de Revistes Catalanes Antigues de la Biblioteca de Catalunya. Les quatre suivants sont en castillan et ont été localisés ensuite, dans la Hemeroteca Digital de la Biblioteca Nacional de España ; ils forment une seconde série qui court parallèlement à la première et ne se confond pas avec elle. L’accès est libre pour tous sauf pour le dernier, de 1934, encore soumis au droit d’auteur et consultable seulement sur place.

1868 : la chose

Le 19 juillet 1868, un hebdomadaire satirique barcelonais appelé Lo Esquirol décrit un personnage, le senyor Pau, en accumulant les traits qui le rendent reconnaissable. Parmi eux, celui-ci :

« ¡Ah! me descuidaba de dir que per Nadal no pot faltar á casa sèva ni gall ni pessebre y que pren rapé. » (Ah ! j’oubliais de dire qu’à Noël, chez lui, il ne peut manquer ni coq ni crèche, et qu’il prise du tabac.)5

Il vaut la peine de regarder lentement ce que cette phrase tient pour acquis. La crèche apparaît à côté du coq : ni comme une dévotion ni comme une œuvre, mais comme l’une des choses qui, dans une maison, ne peuvent manquer à Noël, à côté de ce qu’on met sur la table. Et elle apparaît dans une plaisanterie, qui est la preuve la plus exigeante de toutes : on ne peut plaisanter que sur ce que le lecteur reconnaît sans qu’on le lui explique. Si l’auteur avait dû préciser ce qu’est une crèche, il n’y aurait pas de plaisanterie.

Il y a un détail de plus, et il n’est pas mineur : le texte paraît en juillet. Le mot n’a pas besoin de la saison pour être compris. En 1868, à Barcelone, pessebre est un mot de toute l’année.

Lo Esquirol, 19-VII-1868, p. 1. La crèche, à côté du coq, parmi les choses qui font le portrait d’un personnage : on ne plaisante que sur ce que tout le monde reconnaît. Còpia digital : ARCA, Biblioteca de Catalunya. Domini públic.

Ce que ce témoignage prouve, donc, est à la fois modeste et ferme : en 1868, la crèche est déjà une institution domestique, si bien installée qu’elle sert à camper quelqu’un d’un trait. Ce qu’il ne prouve pas — et il vaut mieux le dire avant qu’un autre le dise—, c’est quoi que ce soit sur la pratique. Ici, il n’y a ni métier, ni art, ni auteur : il y a un objet qui est dans les maisons.

1907 : le métier

Trente-neuf ans plus tard, le 31 décembre 1907, La Veu de Catalunya publie dans son édition du soir un article intitulé « El Nostre Naixement » (Notre crèche). Il est signé par Josep Carner, alors jeune écrivain, qui deviendrait l’une des voix centrales de la poésie catalane du XXe siècle.6 L’article défend le Naixement — la crèche, écrite ainsi, avec une majuscule— contre ceux qui la tiennent pour une affaire d’enfants :

« Ja podeu imaginar, donchs, si jo soch partidari dels Naixements, bella tradició artística y católica, tota viva encara entre nosaltres, per il·luminació y gaubança dels ulls infantívols, y adhuc dels majors y dels greus. El pessebrisme és d'una barcelonería esquisida; y és en l'amor als pessebres (que comparteixo ab don Joan Rosselló) y en l'amor a les auques (que comparteixo ab el dilecte Xenius) en lo que jo fundo principalment la meva afirmació de que la raça catalana té singulars aptituts pel somni, y, conseqüentment, per la conquesta. » (Vous pouvez donc bien imaginer si je suis partisan des crèches, belle tradition artistique et catholique, encore toute vivante parmi nous, pour l’illumination et la joie des yeux enfantins, et même de ceux des grands et des gens graves. Le pessebrisme est d’une barcelonité exquise ; et c’est sur l’amour des crèches (que je partage avec don Joan Rosselló) et sur l’amour des auques (que je partage avec le cher Xenius) que je fonde principalement mon affirmation que la race catalane a des aptitudes singulières pour le rêve et, par conséquent, pour la conquête.)7

La graphie est antérieure à la norme de Fabra et se cite telle quelle : barcelonería, católica et aptituts gardent l’accentuation et la forme de 1907.

Il y a ici trois choses, et toutes trois comptent.

La première : Carner distingue en une seule phrase ce que ce chapitre vient de séparer. Il parle de l’« amor als pessebres », au pluriel — les œuvres—, et du « pessebrisme », au singulier — la pratique—, et il ne s’arrête pas à expliquer la différence. Il la tient pour acquise. Autrement dit : la distinction dont le Manuel a besoin comme point de départ fonctionnait déjà en catalan écrit il y a plus d’un siècle. Le Manuel ne l’invente pas ; il la retrouve.

La deuxième : il emploie le mot sans l’expliquer. C’est l’indice le plus sûr qu’un mot circule déjà. Personne n’introduit un terme pour passer aussitôt à autre chose ; qui introduit un mot l’explique. Carner n’explique pas.

La troisième, et c’est celle qui pèsera à la fin du chapitre : il le qualifie. « El pessebrisme és d'una barcelonería esquisida » — le pessebrisme est affaire d’une barcelonité exquise—. En 1907, le mot qui nomme la pratique n’est pas perçu comme catalan en général, mais comme barcelonais en particulier. Il naît marqué par sa ville.

Il convient d’ajouter ce que le texte n’est pas. Ce n’est ni une annonce commerciale ni une chronique mondaine : c’est un écrivain qui signe une défense. Le mot apparaît, la première fois que nous pouvons le lire, dans un texte qui défend la pratique comme un art.

La Veu de Catalunya, 31-XII-1907, édition du soir, p. 3 : le paragraphe de Josep Carner, dans son encre. La première fois que le mot pessebrisme peut se lire — et il nomme déjà la pratique, non l’objet—. Détail du fac-similé à 300 ppp ; le fragment reproduit est celui qui est cité dans le texte (droit de citation). Còpia digital : ARCA, Biblioteca de Catalunya.

Trente-neuf ans

C’est l’intervalle entre les deux témoignages, et l’argument entier de cette section tient en lui :

La chose se nomme quand elle est coutume. La pratique se nomme quand quelqu’un décide de la défendre.

En 1868, il y a des crèches dans les maisons et il y a un mot pour elles. Pour que l’autre mot apparaisse — celui qui nomme le métier—, il faut plus que des crèches : il faut que quelqu’un pense que ce que l’on fait là est une manière de faire, qu’elle mérite un nom propre et qu’il convient de la soutenir en public. Ce moment a une date, et c’est 1907.

La série en castillan : 1864, 1867, 1877, 1934

Il existe une seconde série de témoignages, et elle ne figurait pas dans la première édition de ce chapitre. Elle est arrivée par un chemin de traverse —en vérifiant pourquoi ce Manuel s’écrit aussi en catalan— et elle oblige à nuancer ce qui précède sans le défaire. Elle est en castillan, elle se passe dans la même ville et elle va son propre chemin.

Le point de départ est une société. Selon l’histoire publiée par l’Associació de Pessebristes de Barcelona, le Diario de Barcelona annonce le 9 février 1862 la « Fundación de una Sociedad de Pesebristas a imitación de otra anterior » (fondation d’une société de pesebristas à l’imitation d’une autre, antérieure) ; le 17 novembre 1863, il informe que « la Sociedad de Aficionados a los Belenes da normas artísticas » (la société des amateurs de crèches donne des règles artistiques) ; et le 9 janvier 1864, il rend compte de ses statuts, datés du 15 mars 1863, avec vingt-trois articles et treize prescriptions sur la manière dont doit se faire une crèche.8

Ces trois nouvelles et les statuts ne sont connus aujourd’hui que par l’histoire que publie l’association elle-même, qui les transcrit : les numéros du Diario de Barcelona de ces années-là ne se trouvent pas dans l’hémérothèque numérique qui conserve ce journal. Ce qui vient ensuite, en revanche, ce sont des exemplaires ouverts un par un.

1864 : la plaisanterie qui explique le mot

Le lendemain de ce compte rendu —le 10 janvier 1864—, un autre journal, El Lloyd español, se fait l’écho de la nouveauté et s’en moque :

« Al paso que vamos este año la sociedad se compondrá de sociedades. Ya he visto anunciada una de pesebres, ó de pesebristas. Habrán temido denominarse de belenes, por si la autoridad les hacia algun cargo el dia que hubiese un belen. » (Au train où nous allons cette année, la société se composera de sociétés. J’en ai déjà vu annoncer une de pesebres, ou de pesebristas. Ils auront craint de s’appeler société de belenes, au cas où l’autorité leur en ferait grief le jour où il y aurait un belen [un tapage].)9

Il vaut mieux ne pas passer vite sur cette plaisanterie, parce qu’elle en dit plus que bien des arguments.

D’abord, elle corrobore la société de l’extérieur : un journal étranger à l’affaire enregistre qu’elle a été annoncée, et il enregistre aussi que le nom hésitait — « de pesebres, ó de pesebristas »—.

Ensuite, et c’est ce qui importe : elle rit exactement du bruit du mot belén. La plaisanterie ne fonctionne que si le lecteur de 1864 entend à la fois les deux acceptions — la crèche et le tapage—, et s’il lui paraît vraisemblable qu’on évite la première par crainte de la seconde. Plus loin, ce chapitre examine ce bruit dans le dictionnaire d’aujourd’hui (voir la section « Le nom », point cinq). Ici, il est prouvé que ce n’est pas un problème récent : il y a un siècle et demi, on en plaisantait déjà, et on le donnait déjà pour raison de choisir l’autre racine.

1867 et 1877 : le mot circule et la pratique s’organise

Le 30 décembre 1867, un journal de Madrid, La Ley, cite « un colega de Barcelona » (un confrère de Barcelone) : « Se nos ha pasado un aviso de la sociedad de pesebristas… » (On nous a transmis un avis de la société de pesebristas…).10 Le mot est sorti de sa ville.

Et le 9 janvier 1877, la Crónica de Cataluña publie quelque chose qui n’est plus une mention, mais un service rendu au lecteur :

« Aunque sean muchos mas de los que ponemos á continuacion los belenes que este año hay de manifiesto en varias casas particulares, continuamos aquí los pertenecientes á la sociedad de pesebristas que son: el de D. Domingo Inglada, en la calle de Mercaders, número 19, tienda de dorados, se enseña los lúnes y domingos.—El de D. Alberto Esteve, en la calle de Amalia, número 79, al lado de la Cárcel, los jueves y domingos.—El de D. Domingo Estreicher, calle de Caspe, número 85, los domingos.—El de D. Antonio Bastinos, en la calle de los Baños Nuevos, número 1, piso tercero, los lúnes y viernes.—Y el de D. José Roig, en la misma calle de los Baños, número 7, piso tercero, los martes y viernes. » (Bien que les crèches exposées cette année dans diverses maisons particulières soient bien plus nombreuses que celles que nous indiquons ci-après, nous donnons ici la suite de celles qui appartiennent à la société de pesebristas, à savoir : celle de D. Domingo Inglada, rue de Mercaders, numéro 19, boutique de dorure, qui se montre les lundis et dimanches. — Celle de D. Alberto Esteve, rue d’Amalia, numéro 79, à côté de la prison, les jeudis et dimanches. — Celle de D. Domingo Estreicher, rue de Caspe, numéro 85, les dimanches. — Celle de D. Antonio Bastinos, rue des Baños Nuevos, numéro 1, troisième étage, les lundis et vendredis. — Et celle de D. José Roig, dans la même rue des Baños, numéro 7, troisième étage, les mardis et vendredis.)11

Cinq crèches de sociétaires, avec nom, adresse et jours de visite. Quatorze ans après les statuts, la chose fonctionne pour ce qu’elle est : une pratique organisée, avec un calendrier public et des maisons ouvertes. Et le rédacteur prévient qu’il y en a beaucoup d’autres dans des domiciles particuliers ; il ne donne que celles de la société.

1934 : l’-ismo, soixante-dix ans plus tard

Le mot castillan de la pratique —pesebrismo— n’apparaît que bien plus tard. Le témoignage le plus ancien localisé date du 16 janvier 1934, dans La Vanguardia, et il parle précisément « del pesebrismo catalán » (du pesebrismo catalan).12

Le partage des deux racines

Il y a dans ces témoignages quelque chose qui ne se voit pas tant qu’on ne cherche pas les deux racines séparément, et qui saute alors aux yeux.

Que l’on revienne à la chronique de 1877. Dans la même phrase, elle écrit : « los belenes que este año hay de manifiesto en varias casas particulares… los pertenecientes á la sociedad de pesebristas » (les crèches exposées cette année dans diverses maisons particulières… celles qui appartiennent à la société de pesebristas).

Le même locuteur appelle la chose belén et s’appelle lui-même pesebrista.

Les comptages le confirment. Dans la presse de Barcelone, pesebristas renvoie 962 exemplaires, avec une présence dès le XIXe siècle et une présence forte dès le début du XXe. Belenista et belenistas, additionnés, en renvoient 91, et pour belenista aucun n’est antérieur à 1901.13

De sorte qu’en castillan, et dans la ville où cela s’est organisé, le mot qui nomme celui qui le fait est né de la racine de pesebre — la mangeoire—, et non de celle de la ville, Belén (Bethléem). L’autre est arrivé plus tard.

Et la plaisanterie de 1864 expliquait pourquoi avant que personne ne compte rien : « habrán temido denominarse de belenes » (ils auront craint de s’appeler société de belenes). Pour la chose, belén convient ; pour se nommer soi-même, non.

Deux pièges d’archive, déclarés

Ces comptages exigent un avertissement, car chercher belenista dans une archive nationale renvoie surtout deux autres choses.

La première est la reconnaissance optique. Les quatre résultats les plus anciens —1847, 1877, 1880, 1917— ne parlent pas de crèches : ils parlent de la Grèce. « Filólogo y jurisperito, belenista y teólogo » (philologue et jurisconsulte, belenista et théologien) ; « un busto de mármol á la memoria del eminente belenista J. J. Courtaud » (un buste de marbre à la mémoire de l’éminent belenista J. J. Courtaud). C’est helenista, helléniste, mal lu. Le même défaut qui renvoie helenismo quand on cherche belenismo.

La seconde n’est pas une erreur : c’est un mot différent. En mars 1899, El Correo de Zamora publie plusieurs jours de suite une nouvelle sur « los Belenistas Palestinos que se hallaban establecidos en una de las casetas de la Plaza » (les Belenistas palestiniens qui s’étaient installés dans l’une des baraques de la Place). Là, belenista signifie natif de Bethléem, et la nouvelle concerne des vendeurs d’articles de Terre sainte.14

Il convient de s’y arrêter, car ce n’est pas une anecdote d’archive. La racine de la ville produit un dérivé qui était déjà occupé : qui s’appelle belenista partage son nom avec l’habitant de Bethléem. C’est un bruit de plus, et de la même famille que les autres — le tapage, l’embrouille, « estar en Belén » (être dans la lune)— : il ne salit pas le nom, mais il l’oblige à entrer en concurrence. La racine de la mangeoire n’a pas ce problème, et ceux qui choisirent de se nommer en 1864 l’ont dit à leur manière.

Quand le nom du métier a changé, et pourquoi : la question ouverte

Aujourd’hui, en castillan, celui qui fait une crèche est un belenista. Et l’on vient de voir qu’au XIXe siècle c’était un pesebrista. Entre l’un et l’autre il y a eu un changement, et ce chapitre ne peut pas encore le dater. Il convient de dire pourquoi, et ce qu’il faudrait pour y parvenir.

Ce que l’archive dit. Dans la presse de Barcelone, belenista n’apparaît pas avant 1901 ; entre 1901 et 1935 il y a quatre exemplaires, et dix-neuf dans la tranche qui va de 1936 à 1975. Mais pesebristas, dans cette même tranche, ne recule pas : il passe de 389 à 566. De sorte que, dans les dates qu’atteint cette archive, on n’observe pas un remplacement : on observe l’apparition d’un second mot à côté du premier.13

Ce que l’archive ne peut pas dire. Son fonds s’épuise peu après, et le changement que nous percevons aujourd’hui est postérieur. Demander à cette archive quand on a cessé de dire pesebrista, c’est l’interroger sur un temps qu’elle ne contient pas.

Une hypothèse, et elle est réfutable. En 1963 est fondée la Federación Española Belenista — le nom actuel, Federación Española de Belenistas, date de sa refondation de 1972— : son règlement est approuvé par le ministère de la Gobernación par un acte officiel du 29 avril, et elle se constitue en assemblée le samedi 29 juin, avec cinq associations fondatrices — Madrid, Pampelune, Valladolid, Lugo et Zafra—.15 Une entité qui fédère un secteur et se nomme elle-même fixe le mot : le nom va dans les statuts, dans les bulletins, dans les concours, sur les affiches et sur les cartes de membre de toutes les associations qui y entrent. Si le mot s’est généralisé par là, la courbe de belenista devrait décoller à partir de cette date et pas avant.

Cela peut se vérifier, et cela peut se réfuter. Si belenista était déjà dominant dans la presse avant 1963, l’hypothèse tombe, et il faudrait chercher la cause ailleurs — l’école, la radio, la castillanisation de l’après-guerre, ou simplement le poids du mot belén, que le dictionnaire donne comme principal—. Ce Manuel ne la tient pas pour bonne tant que le comptage n’est pas fait.

Et il y a dans ces statuts un détail qui change la forme de l’hypothèse. Leur déclaration d’intentions ne dit pas belenismo : elle dit « el belenismo o pesebrismo ». Les deux mots, à la suite et unis par une conjonction, sans hiérarchie et sans note.15

De sorte qu’en 1963 la fédération ne choisit pas entre les deux mots : elle les garde ensemble dans le texte et en choisit un seul pour le nom. Et c’est là qu’est le mécanisme, si c’est bien celui-là : personne n’a rien décrété, personne n’a rien écarté. Simplement, ce qui se répète mille fois —l’enseigne, l’en-tête, la signature— porte un seul mot, et ce qui se lit une fois —les articles— porte les deux. Un mot n’a pas besoin de gagner une discussion pour s’imposer : il lui suffit d’être à l’endroit qui se répète.

Si c’est ce qui s’est passé, personne n’a décidé le changement, et pourtant il a eu un auteur.

Et il y a une voie documentaire que la presse ne remplace pas. Les associations de ces années-là se constituaient sous la Ley de Asociaciones de 1887, qui obligeait à présenter les statuts devant le Gobierno civil « expresando claramente en ellos la denominación y objeto de la Asociación » (en y exprimant clairement la dénomination et l’objet de l’Association), et ordonnait de tenir « en cada Gobierno de provincia un registro especial » (dans chaque gouvernement de province, un registre spécial) des entités domiciliées sur son territoire.16 Autrement dit : le nom de chaque société a été inscrit, avec sa date, dans un registre officiel. C’est là, et non dans la presse, qu’est le moyen de dater quand les entités ont commencé à s’appeler d’une manière et ont cessé de s’appeler de l’autre.

Et il reste la question qui la précède, qui est la question de fond et à laquelle aucun comptage ne répond : pourquoi on a abandonné le mot qui n’avait pas de bruit. Pesebrista ne partage son nom avec l’habitant d’aucune ville, n’entraîne ni le tapage ni l’embrouille, et nomme ce que l’évangéliste donne pour signe. L’autre, celui qui s’est imposé, porte les trois premières et n’a pas la quatrième. Il s’est imposé quand même. Le noter n’est pas le déplorer : c’est enregistrer que l’usage ne choisit pas le mot le mieux motivé, et que qui veut savoir pourquoi une pratique s’appelle ainsi devra regarder qui l’a nommée, non ce qui convenait.

Ce que cette série ajoute, et ce qu’elle n’ajoute pas

Elle ne déplace pas les trente-neuf ans. Cet intervalle mesure autre chose : celui qui sépare les deux témoignages catalans cités — pessebre, 1868 ; pessebrisme, 1907—, et le mot de l’objet est encore antérieur : l’archive le renvoie dès 1865. Ces témoignages sont en castillan et ne contiennent aucun de ces deux mots.

Ce qu’ils apportent est une seconde série, parallèle et plus longue. En castillan, les gens se nomment en 1864 et la pratique ne se nomme qu’en 1934 : soixante-dix ans. En catalan, de l’objet à la pratique, il y en eut au moins quarante-deux. Deux langues, deux rythmes, et le même ordre dans les deux.

De sorte que l’ordre dans lequel apparaissent les mots n’est pas celui qu’on pourrait supposer. On nomme d’abord les gens qui le font. Ensuite, la chose qu’ils font. Et bien plus tard, la pratique que les gens exercent sur la chose.

Et il y a une donnée qui pèse plus que toutes les dates réunies. Les treize prescriptions de 1863 disent comment doit se construire une crèche pour qu’elle ait, selon le compte rendu, l’effet artistique que son auteur recherche. Autrement dit : avant que la pratique ait un nom, elle avait déjà un critère écrit. Un groupe de personnes s’était mis d’accord par écrit sur le fait que cela se faisait mieux ou moins bien, et sur la manière de le distinguer. C’est exactement ce qu’une définition doit recueillir, et cela s’est produit soixante-dix ans avant qu’existe le mot qui le nomme.

Reste une dernière chose, du même ordre que tout ce qui précède : la société de 1862 ne se présente pas comme la première. Elle naît, dit le titre, à l’imitation d’une autre, antérieure, dont nous ne savons rien.

Combien il a été employé

Les deux témoignages précédents marquent un commencement. La même recherche, étendue à toute l’archive, dit ce qui s’est passé ensuite. Pessebrisme apparaît sur 115 pages réparties en 26 périodes — 25 années datées et un groupe sans date—, avec cette distribution :17

Tranche Pages
1907-1920 11
1925-1935 92
1938 3
1948-1987 8
Sans date 1
« Pessebrisme » dans la presse catalane numérisée (ARCA), 1907-1987. 115 pages ; le graphique montre les 114 datées (le groupe « sans date » reste hors de l’axe). La recherche dépend de l’OCR de chaque exemplaire, et la chute postérieure à 1939 mesure aussi quelle presse a cessé d’exister — y compris celle de la guerre : les trois pages de 1938 tombent dans la bande—. Graphique établi pour le Manuel d’après le comptage du 17-VIII-2026.

Quatre occurrences sur cinq se concentrent entre 1925 et 1935, avec le maximum en 1934. Pendant cette longue décennie, pessebrisme n’est ni un mot de spécialistes ni un mot de circulation occasionnelle : c’est un mot d’usage public courant, qui apparaît dans la presse plusieurs fois par an sans que personne le présente.

Deux avertissements, avant d’en tirer plus qu’il n’y en a.

Le premier porte sur la méthode : la recherche trouve ce que la reconnaissance optique a su lire. L’archive elle-même avertit que ses résultats sont approximatifs et dépendent de la qualité de l’image. Un témoignage antérieur à 1907 n’est pas exclu par cette recherche : il reste non localisé, ce qui est autre chose. C’est pourquoi ce Manuel dit « le témoignage le plus ancien localisable dans ARCA » et non « la première attestation du mot ». La différence entre les deux formules est exactement la différence entre ce que l’on a vérifié et ce que l’on aimerait avoir vérifié.

Le second porte sur ce que la courbe mesure vraiment. La chute postérieure à 1938 en dit autant sur la presse que sur le mot : beaucoup de titres catalans cessent d’exister en 1939, et une archive de revues anciennes enregistre, avant toute chose, ce qui se publiait. Lire ce déclin comme une disparition de la pratique serait confondre le silence du corpus avec le silence de la pratique.

La même prudence vaut vers l’arrière et pour l’autre mot, et ici l’archive corrige ce qui semblait acquis. Lo Esquirol n’est pas le témoignage le plus ancien de pessebre dans la presse catalane numérisée : en consultant les années une par une, la recherche renvoie déjà des pages de 1865, 1866 et 1867, toutes de la presse satirique barcelonaise (Un tros de paper, Lo noy de la mare, La Rambla, La Pubilla), et aucune entre 1861 et 1864 ; et, la même année 1868, La Pubilla l’emploie en janvier, six mois avant Lo Esquirol. Le témoignage de 1868 reste dans ce chapitre pour ce qu’il dit — la crèche à côté du coq—, non pour sa date. Et le mot est, en tout cas, plus ancien que la presse : ce que ces dates marquent, c’est son apparition dans l’archive, non sa naissance.

Et une date qui circule sans exemplaire

Il reste une date à examiner, car le lecteur qui a lu quelque chose sur le sujet l’aura rencontrée.

On a attribué à l’année 1805, dans le Diari de Barcelona, la première apparition écrite du mot pessebrisme. La source est la chronologie de Jordi Dalmau dans son cahier El pessebrisme, publié en 1992 dans la collection Quaderns de la Revista de Girona : on y lit, à la page 7, « Surt escrita per primera vegada la paraula pessebrisme. Diari d'en Brusi » (Le mot pessebrisme apparaît écrit pour la première fois. Diari d’en Brusi).18

L’exemplaire a été vérifié et n’en dit pas plus. C’est une ligne de chronologie dans un cahier de vulgarisation, sans note et sans référence — pratique normale dans ce genre, non négligence—, de sorte qu’il n’y a aucun moyen de remonter la piste. S’y ajoutent deux choses que le cahier lui-même met sous les yeux : il appelle le journal d’un nom populaire postérieur à 1805, et il situe en 1860 la fondation de la première société de crèchistes, ce qui voudrait dire que le mot qui nomme la pratique aurait existé un demi-siècle avant qu’il y ait une pratique organisée à nommer.

Cela ne tient pas. Et il n’est pas nécessaire que cela tienne, car à sa place il y a deux textes avec date, titre, page et copie numérique. Une donnée sans preuve ne se réfute pas : elle se remplace.

La ligne de la chronologie de Jordi Dalmau (El pessebrisme, Quaderns de la Revista de Girona 39, Diputació de Girona i Caixa de Girona, 1992, p. 7) : la date, sans note et sans source. Reproduite à titre de citation, à des fins d’analyse et avec son attribution (art. 32 LPI).

Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur la manière dont cela fonctionne, car cela se reproduira plus d’une fois dans ce Manuel. Personne n’a menti. Une donnée raisonnable a été publiée sans appareil, a été lue, répétée, et a fini par paraître établie du seul fait d’être imprimée. Il suffit que personne n’aille chercher l’exemplaire. Aller le chercher, c’est, de fait, presque toute la méthode.


Ce que disent les ouvrages qui fixent la langue

Jusqu’ici, le mot dans la rue. Maintenant, le mot dans les dictionnaires — ce qui est autre chose, et arrive toujours après.

Un dictionnaire académique ne décide pas quels mots existent : il enregistre ceux qui s’emploient déjà, quand l’usage est documenté. Il va derrière, et il va derrière à dessein. Il convient de l’avoir présent à l’esprit pour bien lire ce qui suit : qu’un mot entre tard dans le dictionnaire ne dit rien de son âge ; cela dit quand quelqu’un a réuni des preuves suffisantes de son usage.

Une fois réunis les ouvrages de référence des langues de l’État espagnol — cinq ouvrages, six entrées—, apparaît une donnée que personne jusqu’ici n’avait mise ensemble :

Ouvrage Entrée Définition
Diccionario de la lengua española (RAE-ASALE) belenismo « Arte de los belenes o afición a ellos ». Marque Esp.
Diccionario de la lengua española pesebrismo Deux acceptions : l’artistique et une péjorative. Sans marque géographique
DIEC2 (Institut d'Estudis Catalans) pessebrisme « Art de construir pessebres »
DNV (Acadèmia Valenciana de la Llengua) pessebrisme / betlemisme Marques ETNOL./ART ; betlemisme, « Art de construir betlems »
Gran Enciclopèdia Catalana pessebrisme « Afecció i art de construir pessebres »
DCVB (Alcover-Moll) pesebrisme ou pessebrisme « Art de construir pesebres de Nadal »

Trois académies — la Real Academia Española, l’Institut d’Estudis Catalans et l’Acadèmia Valenciana de la Llengua— ouvrent la définition par le même mot : art.19

Cette donnée devrait être le point de départ de toute discussion sur le statut de l’art et de la pratique de la crèche, et jusqu’ici elle ne l’était pas, tout simplement parce qu’elle n’était pas réunie. Qui soutient que faire des crèches n’est qu’un bricolage de saison ne discute pas avec l’opinion d’un sculpteur : il discute avec la définition concordante de trois académies.

Diccionari de la llengua catalana (DIEC2), s. v. pessebrisme : « Art de construir pessebres » (art de construire des crèches) (dlc.iec.cat, capture du 18-VIII-2026).

Quand ils sont entrés au dictionnaire

Les deux entrées espagnoles sont en outre récentes dans le dictionnaire de l’Académie, et cela dit quelque chose. Belenismo ne figure pas dans la 22e édition, de 2001, et figure dans l’édition en vigueur, la 23e ; selon la Federación Española de Belenistas, qui l’avait demandé, il est entré dans l’édition présentée le 17 octobre 2014.20 Pesebrismo arrive avec une histoire plus curieuse, et c’est celle que le tableau résume en une case : il a aujourd’hui deux acceptions — celle de l’art et une autre, marquée comme péjorative, « práctica del favor mediante el pesebre (beneficio o prebenda) » (pratique de la faveur au moyen de la mangeoire — avantage ou prébende), le piston—. Il ne figure pas non plus dans l’édition de 2001 : les deux mots de la pratique sont, dans le dictionnaire de l’Académie, du XXIe siècle.21

Que le mot de l’art cohabite dans la même entrée avec le mot du piston n’est pas une anecdote de dictionnaire. C’est le premier signe de quelque chose que ce chapitre va trouver dans les deux racines et qui pèsera à la fin dans la décision du nom : aucune des deux n’est propre.

Diccionario de la lengua española, s. vv. belenismo et pesebrismo (dle.rae.es, capture du 18-VIII-2026) : belenismo, avec la marque « Esp. » ; pesebrismo, avec une seconde acception péjorative, « Práctica del favor mediante el pesebre » (pratique de la faveur au moyen de la mangeoire).

L’asymétrie qui change la donne

Il y a autre chose dans ce tableau, et c’est ce qui oblige à reconsidérer le chapitre entier.

Dans le Diccionario de la lengua española, belenismo porte la marque « Esp. » — c’est-à-dire Espagne— et pesebrismo n’en porte aucune. Dans le système d’un dictionnaire panhispanique, cette marque n’est pas un ornement : elle signale que l’usage du mot est circonscrit à un territoire à l’intérieur du domaine de la langue. Sans marque, cela signifie qu’il vaut pour tout le domaine.

Pour le dire sans détour : dans le dictionnaire de la langue espagnole, le mot provincial est belenismo, et le mot sans frontières est pesebrismo. C’est le contraire de ce que l’intuition péninsulaire tient pour acquis.

Les deux entrées du Diccionario de la lengua española, face à face : belenismo porte la marque « Esp. » ; pesebrismo, aucune — et deux acceptions—. Composition établie pour le Manuel d’après les entrées du DLE (dle.rae.es, consultation du 17-VIII-2026 ; texte revérifié le 22-X-2026).

Les langues qui n’ont pas le mot

La carte se complète par ce qui manque. La Real Academia Galega recueille presebe, mais seulement comme mangeoire du bétail : le galicien n’a de mot pour la pratique dans aucune des deux racines.22 En basque, le dictionnaire Elhuyar n’offre d’équivalent ni pour belenismo ni pour pesebrismo, et renvoie pesebre à jaiotza, « naissance » — la même voie que le « nacimiento » américain et la nativity anglaise : nommer la scène par l’événement, non par la mangeoire—. Un mot pour la mangeoire, en revanche, existe bien : ganbela, que le dictionnaire d’Euskaltzaindia définit par aska — « récipient en forme de caisse, presque toujours en bois, où l’on met la nourriture des animaux »— et illustre, précisément, par un enfant couché dans une mangeoire parce qu’il n’avait pas de berceau. Et ce même dictionnaire ne recueille aucun dérivé qui nomme la pratique : le basque est dans la même situation que le galicien, avec la racine de la mangeoire disponible et sans mot pour le métier.23

Deux langues de l’État espagnol sont donc dans la même situation que le français, l’anglais et l’allemand : elles ont un mot pour l’objet et n’en ont pas pour le métier. Le manque que l’on décrit d’ordinaire comme une affaire entre langues européennes — et que les sections suivantes documentent une à une— se révèle être aussi une affaire intérieure.


Les quatre autres langues : français, allemand, italien et anglais

Hors de l’espagnol et du catalan, aucune des langues de ce Manuel n’a de mot établi pour la pratique — avec une nuance italienne qu’il faut mesurer lentement, parce qu’elle change la carte—. Il convient de le voir langue par langue et le dictionnaire sous les yeux, et il convient de dire pourquoi on procède ainsi : une absence s’affirme plus mal qu’une présence. Qui dit « ce mot existe » n’a qu’à le montrer ; qui dit « il n’existe pas » doit avoir regardé, et doit dire où il a regardé et quand. D’où le fait que ce qui suit nomme dans chaque cas l’ouvrage consulté et la date de la consultation, ce qui est plus d’appareil qu’on n’en dépense d’ordinaire pour une négation.

En français, aucun terme n’est attesté pour la pratique. Vérifié pour ce Manuel dans Le Petit Robert, et revérifié en août 2026 dans Le Robert en ligne : « crèche » nomme l’objet — « Représentation de cette étable, de la Nativité. Les personnages de la crèche (→ santon) »— et aucun mot ne nomme la pratique qui le produit.24

Dico en ligne Le Robert, s. v. crèche : la représentation de la Nativité, comme acception de l’objet (dictionnaire.lerobert.com, capture du 18-VIII-2026).

En allemand, pas davantage. Vérifié pour ce Manuel dans le Duden, et revérifié en août 2026 : « Krippe » nomme l’objet — acception 2 : « bildliche Darstellung einer Szenerie aus der Weihnachtsgeschichte… », la représentation figurée d’une scène de l’histoire de Noël—, et ni « Krippe » ni « Weihnachtskrippe » n’apportent de mot pour la pratique.25 L’allemand, il est vrai, frôle l’exception : le composé Krippenkunst — « art de la crèche »— circule dans la littérature spécialisée au moins depuis que Rudolf Berliner (1886-1967), l’historien de l’art qui voulut établir la Krippe comme genre artistique à part entière, en fit le titre de son ouvrage classique (Denkmäler der Krippenkunst, Augsbourg, 1926-1930) ;26 mais c’est un mot de spécialistes : le Duden ne le recueille pas.

Duden, s. v. Krippe, acception 2 : la représentation de la scène de Noël avec ses figures (duden.de, capture du 18-VIII-2026).

En italien, il faut distinguer deux mots. « Presepismo » circule sans l’appui des dictionnaires : vérifié pour ce Manuel dans le Treccani et revérifié en août 2026 — l’entrée « presepe » décrit l’objet, son histoire et ses centres de production, sans nommer aucune pratique, et la recherche de « presepismo » dans le Vocabolario ne renvoie aucune entrée—. Mais la langue a bien le mot de la pratique, formé par une autre voie : presepìstica, « sf. Arte di costruire e allestire presepi » — art de construire et d’installer des crèches—, recueilli dans le Grande dizionario della lingua italiana avec des exemples de presse datés (La Repubblica-Roma, 9-X-1998 : « mostra di presepistica napoletana del '700 » ; L'Eco di Bergamo, 28-IX-2005). Avec lui, sa famille : presepìstico — « che è proprio, che si riferisce ai presepi e al loro allestimento », attesté depuis 1993— et presepista — « chi allestisce un presepio », et en particulier « artigiano esperto nella costruzione di presepi »—. Le Vocabolario Treccani ne recueille aucun des trois, vérifié le 18 août 2026 : le mot italien vit dans le dictionnaire historique et manque dans celui d’usage courant.27

Il convient d’en mesurer la portée : presepistica nomme l’art de construire et d’installer des crèches, non celui de modeler ou de tailler les figures, ni celui de les étudier, de les collectionner ou de publier sur elles. Ce n’est pas une étroitesse italienne : le pessebrisme du DIEC dit aussi « art de construir ». Les deux mots espagnols sont les seuls qui ne délimitent pas l’opération — « arte de los belenes », « arte de los pesebres o nacimientos » (l’art des crèches)—, et c’est pourquoi ils embrassent tout ce que l’on fait avec elles.

Treccani, Enciclopedia on line, entrées Presepe et Presepio (treccani.it, capture du 18-VIII-2026).
Grande dizionario della lingua italiana (Battaglia), édition numérique : les entrées presepistica, presepistico et presepista.

En anglais, le mot n’existe pas. Vérifié pour ce Manuel dans le Merriam-Webster, et revérifié en août 2026 : « nativity » est la naissance — « the birth of Jesus », dans son acception religieuse— et « nativity scene » nomme la scène représentée ; pour la pratique, rien.28

Merriam-Webster, s. v. nativity (merriam-webster.com, capture du 18-VIII-2026).

Ces consultations seront répétées de temps à autre : les dictionnaires changent aussi, comme l’a montré « pesebrismo ».


Le suffixe qui nomme des pratiques entières

En espagnol, le suffixe -ismo — du latin -ismus, lui-même du grec -ismós— forme des substantifs qui désignent des doctrines, des mouvements et des manières de faire dotées de traits propres. Interiorismo, paisajismo, escaparatismo, modelismo (architecture d’intérieur, art paysager, art de l’étalage, modélisme) : dans tous les cas, le suffixe signale une pratique reconnue, avec une tradition, une méthode et des objectifs. « Belenismo » appartient à cette famille : il ne nomme pas seulement un loisir, mais un phénomène qui engage la création artistique, la transmission culturelle, la mémoire et l’expérience vécue. Dans les autres langues, le suffixe existe — -isme, -ismus, -ismo, -ism— mais il ne s’est pas cristallisé en un terme analogue pour cette pratique.

Langue Terme spécifique Suffixe disponible Situation
Espagnol belenismo / pesebrismo -ismo Recueillis dans le DLE
Catalan pessebrisme -isme Recueilli dans le DIEC et la GEC
Français — -isme Pas de terme équivalent établi
Allemand — -ismus Non appliqué à la crèche
Italien presepistica / presepismo (usage non officiel) -istica / -ismo Presepistica dans le GDLI, limitée à construire et installer ; presepismo, sans entrée
Anglais — -ism Non employé pour cette tradition

Ce que nomme chaque mot : l’étalon des opérations

Jusqu’ici, où le mot existe. Il manque ce qui importe le plus et qu’on ne regarde presque jamais : ce que fait chacun de ces mots là où il existe. Car une définition ne fait pas qu’identifier ; en identifiant, elle délimite. Elle dit de quoi elle parle, et par là elle dit aussi de quoi elle ne parle pas — même sans le dire—.

En passant par l’italien, on en a déjà mesuré un : presepistica est « arte di costruire e allestire presepi », construire et installer. Il convient maintenant de placer les autres à côté et de leur appliquer le même étalon. L’étalon, ce sont les opérations qu’une crèche exige vraiment, et il n’y a pas à les inventer : elles ont été inventoriées au chapitre précédent, en parcourant la chaîne de personnes nécessaire pour qu’une scène existe — modeler et tailler, reproduire au moule, polychromer, habiller, composer la scène, l’éclairer, collectionner, étudier, éditer, exposer—. La question posée à chaque définition est une seule : laquelle de ces opérations nomme-t-elle, et lesquelles tait-elle ?

Mot et langue Ouvrage et définition Quelle opération il nomme Ce qu’il laisse de côté
belenismo (es) DLE : « Arte de los belenes o afición a ellos » Aucune : il nomme l’art des crèches, sans dire ce que l’on en fait Rien par délimitation — l’extension reste ouverte—
pesebrismo (es) DLE : « Arte de los pesebres o nacimientos, o afición a ellos » Aucune, comme le précédent Rien par délimitation
pessebrisme (ca) DIEC2 : « Art de construir pessebres » Construire Modeler, tailler, reproduire, peindre, habiller, éclairer, collectionner, étudier, éditer, exposer
pessebrisme (ca) GEC : « Afecció i art de construir pessebres » Construire — et le goût pour la chose— Les mêmes
pesebrisme / pessebrisme (ca) DCVB : « Art de construir pesebres de Nadal » Construire Les mêmes
betlemisme (ca, val.) DNV : « Art de construir betlems » Construire Les mêmes
presepistica (it) GDLI : « Arte di costruire e allestire presepi » Construire et installer Modeler, tailler, reproduire, peindre, habiller, collectionner, étudier, éditer
Krippenbau (de) Composé courant, pas une entrée désignant la pratique dans le Duden : « construction de crèches » Construire Toutes les autres
the art of making nativity scenes (en) Périphrase ; pas de mot Faire Toutes les autres
l'art de la crèche (fr) Périphrase ; pas de mot Aucune en particulier, mais il nomme l’objet Toutes, faute de les nommer

Le résultat se lit d’un coup d’œil : seuls les deux mots espagnols ne délimitent pas l’opération. Tous les autres nomment la pratique par ce que l’on fait de la crèche dans son dernier tronçon — la construire, l’installer, la faire— et laissent de côté ce qui se passe avant, c’est-à-dire là où se trouve la qualité d’auteur : modeler et tailler l’original, le reproduire, le peindre, l’habiller. Et ils laissent aussi de côté ce qui se passe après : collectionner, étudier, éditer, exposer. Un sculpteur qui modèle des figures originales n’entre pas dans « art de construir pessebres » (art de construire des crèches) ; un collectionneur non plus ; qui écrit un manuel comme celui-ci, encore moins.

Il convient de ne pas en tirer un reproche à qui que ce soit, parce qu’il n’y en a pas et parce que plus loin, dans ce même chapitre, on explique pourquoi une définition courte n’est pas une définition fausse. Ce qu’il y a, c’est une donnée, et la donnée est de la langue, non des personnes : les mots disponibles nomment la crèche par sa construction.

Le biais du vocabulaire

Cette donnée a une conséquence, et c’est ce que ce chapitre remet au suivant. Si le mot disponible nomme l’opération de construire, la définition que l’on écrira avec ce mot définira par l’objet et par son assemblage, non par ce que poursuit la pratique. L’allemand le porte écrit dans le mot même — Krippenbau, construction de crèches— et c’est pourquoi il sert de démonstration : qui définit à partir de là ne se trompe pas, il dit ce que son mot lui permet de dire.

D’où le fait que les définitions héritées se ressemblent tant entre elles, y compris celles qui ne se copient pas les unes les autres : celles des dictionnaires, qui ouvrent par « art » et continuent par « de construire », et aussi la définition administrative de la crèche qui soutient la déclaration espagnole de patrimoine — celle qui la décrit par ses figures et son décor, que le premier chapitre de cette série a déjà mise sous les yeux et que le chapitre du dossier examine en entier—. Elles ne coïncident pas parce qu’elles se copient : elles coïncident parce qu’elles partent du même vocabulaire, et que ce vocabulaire regarde l’objet.

Voilà ce que le chapitre de la définition reçoit comme établi, et non comme opinion : la définition héritée part de l’objet parce que le vocabulaire en part. Une définition par le but devra rompre cette habitude en connaissance de cause, et devra pouvoir se dire dans les six langues sans s’appuyer sur aucun de ces mots — pas même sur les deux qui existent—.


Ce qu’un mot donne à voir

Importe-t-il vraiment que le mot manque ? La linguistique en a longuement discuté sous le nom de relativité linguistique : dans sa version forte — la langue détermine la pensée—, elle ne trouve pas d’appui dans la recherche expérimentale ; dans ses versions faibles — la langue oriente l’attention et facilite ou rend plus difficiles certaines distinctions—, elle en trouve, en partie.29 L’anthropologie apporte une notion utile : l’hypocognition, formulée par Robert Levy dans son étude sur les Tahitiens (1973) : l’absence d’un terme établi pour une expérience réelle laisse cette expérience moins bien équipée pour être pensée, étudiée et transmise.30 Et pour voir ce que cela signifie en pratique, inutile de chercher des exemples dans des langues étrangères : le mot « belenismo » lui-même en est un. Voici ce dont chaque langue du Manuel a besoin aujourd’hui pour dire ce seul mot :31

Langue Ce qu’il lui faut aujourd’hui pour dire « belenismo »
Anglais the art of making nativity scenes — la pratique ne peut qu’être décrite
Français l'art de la crèche (de Noël)
Allemand die Kunst des Krippenbaus — ou le composé Krippenkunst, le mot de spécialistes que le Duden ne recueille pas
Italien l'arte del presepe — ou presepistica, que le GDLI recueille et limite à construire et installer

Et la preuve décisive, c’est le titre de ce Manuel. Sans mot homologue, « Manual de Belenismo » ne tient plus en trois mots : Manual of the Art of the Nativity Scene, Manuel de l'art de la crèche — une phrase là où il y avait un mot—. Deux langues s’en approchent, et aucune n’y arrive entièrement : l’allemand, avec Handbuch der Krippenkunst — avec le mot du titre de Berliner, Denkmäler der Krippenkunst, que son propre dictionnaire ne recueille pas—, et l’italien, qui pourrait dire Manuale di presepistica avec un mot que son dictionnaire historique recueille bien, mais limite à construire et installer : un manuel qui enseigne en outre à modeler, à composer et à faire de la recherche ne tiendrait plus tout à fait dans ce titre.


Pourquoi chaque langue a répondu autrement

Que certaines langues aient le mot et d’autres non n’est pas un accident réparti de façon égale : chaque langue a ses propres raisons, et il convient de les connaître, parce que d’elles dépend ce qui peut se faire dans chacune.

L’espagnol et le catalan ont formé leur mot sur le nom local de l’objet — belén, pesebre, pessebre— avec le suffixe que les deux langues emploient pour nommer des pratiques consolidées (-ismo, -isme). Et ils l’ont formé tard : le mot a circulé dans l’usage bien avant d’entrer dans les dictionnaires — « belenismo » n’était pas encore dans le dictionnaire de l’Académie de 2001—. Le mot n’est pas né avec la pratique : c’est la pratique qui l’a peu à peu exigé.

L’italien a résolu le problème par un chemin qui n’est pas celui du suffixe -ismo. Sa morphologie le permettrait sans violence, et « presepismo » circule de fait ; mais le mot qui s’est imposé est un autre : presepistica, avec le suffixe -istica — celui d’artistica, qui nomme à la fois une technique et son art—. Et il n’est pas seul : presepista pour qui la pratique, presepistico pour ce qui la concerne, et arte presepiale dans le domaine napolitain. L’italien a donc le mot depuis près de trente ans, d’après les exemples datés de son dictionnaire historique. Il lui manque deux choses : figurer là où le locuteur ordinaire le chercherait — le dictionnaire de consultation courante— et embrasser la pratique entière, parce que sa définition s’arrête à construire et installer.

L’allemand n’a pas besoin de suffixe : il compose. Krippenkunst — l’art de la crèche, en un seul mot— existe depuis un siècle dans la littérature spécialisée, depuis que Rudolf Berliner en a fait le titre de son ouvrage classique. Son problème n’est pas de formation, mais de reconnaissance : le Duden ne le recueille pas encore.

Le français a le chemin le plus difficile : son suffixe -isme désigne des doctrines et des idéologies plutôt que des métiers, et le mot de base joue contre lui — crèche désigne aujourd’hui, avant tout, une garderie pour jeunes enfants—. Un hypothétique crèchisme naîtrait dans la confusion.

Et l’anglais est le cas le plus trompeur, parce que son manque n’est pas grammatical. Des outils pour nommer les métiers, il en a à revendre : il compose avec le gérondif — woodworking, le travail du bois ; bookbinding, la reliure— et il a un suffixe propre aux métiers, -ery — pottery, la poterie ; carpentry, la charpenterie ; archery, le tir à l’arc—. Il pourrait dire crib-making dès demain. La seule chose que sa morphologie lui déconseille est le suffixe -ism, qui en anglais nomme des doctrines et des courants — même dans l’art : impressionism est un mouvement de peintres, non un métier d’atelier—, de sorte qu’un hypothétique cribism sonnerait comme une idéologie. Mais c’est là la petite explication. La grande est historique. La crèche comme art populaire a grandi en terres catholiques — Naples, Provence, Ibérie, Bavière—, et l’Angleterre a rompu avec Rome au XVIe siècle ; le 8 juin 1647, son Parlement alla jusqu’à abolir la fête elle-même : « That the said Feast of the Nativity of Christ […] be no longer observed as Festivals or Holy-dayes within this Kingdome of England » — que ladite fête de la Nativité du Christ ne soit plus observée comme fête dans ce royaume d’Angleterre—.32 Là où la fête fut interdite, la pratique n’a pas pris racine dans le peuple durant les siècles où les autres langues fabriquaient leurs mots ; et là où il n’y a pas de pratique, aucune langue ne fabrique le sien — c’est la même loi de l’hypocognition que ce chapitre a déjà montrée, vue de l’autre côté—. Aujourd’hui le monde anglophone compose lui aussi ses crèches, mais il les nomme avec ce qu’il avait sous la main, et les deux mots de l’objet nomment par la mangeoire : crib, le sien propre — vieil anglais cribb, frère de l’allemand Krippe : mangeoire depuis avant le XIIe siècle et, par extension, la représentation de la Nativité—, mot des catholiques britanniques et irlandais ; et crèche, emprunté au français — un autre vieux mot germanique de la mangeoire—, mot habituel en Amérique.33 Ce que l’anglais n’a jamais fabriqué, c’est le mot de la pratique. Et son habitude avec les arts des autres peuples est connue : il adopte le nom d’origine — c’est ainsi que sont entrés flamenco, ikebana ou origami—. À bien y regarder, ce n’est pas la langue la plus fermée des six : c’est la porte la plus ouverte à un emprunt.


La solution déjà inventée une fois : le latin de la fédération

Ce problème n’est pas nouveau, et la preuve en est dans le nom de la maison commune. Lorsque, le 31 mai 1952, sept associations de crèchistes fondèrent à Barcelone la fédération internationale — elles sont aujourd’hui 21 organisations—, elles eurent besoin d’un nom qui ne privilégie aucune langue, et aucune langue moderne ne le leur donnait. Elles le trouvèrent en latin : Universalis Fœderatio Præsepistica.34 La racine ne pouvait être meilleure : praesepe est le mot du récit même de la Nativité — « et reclinavit eum in praesepio », dit l’évangile de Luc dans la Vulgate (2,7), et la mangeoire revient comme signe en 2,12 et 2,16—.35 Mais le dérivé, praesepistica, n’appartient pas au latin classique : c’est une formation moderne sur cette racine ancienne — et ce n’est pas une curiosité isolée : l’italien a cette même formation bien vivante dans presepistica—.36 Pour le dire clairement : la fédération mondiale de l’art et de la pratique de la crèche a dû se construire son mot, parce qu’il n’existait pas. C’est exactement la situation que décrit ce chapitre — et le précédent de la décision que ce Manuel devra prendre—.


Une langue, de nombreux territoires

Si le mot sans marque de l’espagnol est pesebrismo, la question suivante s’impose : que dit-on de l’autre côté de l’Atlantique ?

Le Diccionario de americanismos de l’Asociación de Academias ne recueille pesebre qu’à l’intérieur d’une locution.37 La conséquence va contre l’intuition et il convient de l’énoncer avec soin : si le sens de Noël de pesebre n’est pas recueilli comme américanisme, c’est qu’on ne le considère pas comme propre à l’Amérique, mais comme général dans tout le domaine. Ce n’est pas que là-bas on dise autrement ; c’est qu’on le dit aussi là-bas.

Sur la taille relative de chaque territoire, la donnée la plus récente de l’Instituto Cervantes chiffre à quelque 520 millions les locuteurs natifs de l’espagnol, dont l’Espagne fournit environ un sur dix.38

Ce que ce Manuel ne va pas faire, c’est dessiner la répartition de belén, nacimiento et pesebre par pays. Une carte de cette répartition circule, se répète avec assurance et n’est pas prouvée. L’établir exigerait un travail de corpus — le CORPES XXI par pays, le Diccionario del español de México du Colegio de México— qui n’est pas celui de ce chapitre ; c’est pourquoi la carte reste à l’écart.

De tout cela découle une décision éditoriale que ce Manuel déclare ici et maintient dans les six langues :

Il y aura une seule version espagnole, avec les variantes nommées en son sein. Jamais deux versions.

Il ne s’agit pas de choisir un espagnol et de traduire les autres, mais d’en écrire un seul qui n’oblige aucun lecteur à se sentir invité. C’est la même règle qui régit les six langues du Manuel, appliquée à l’intérieur de l’une d’elles : aucun territoire n’est « nous ».


Pourquoi les définitions restent courtes — et pourquoi ce n’est pas un reproche

Il est facile, arrivé ici, de faire le pas suivant et de se plaindre : que « arte de los belenes o afición a ellos » (l’art des crèches ou le goût pour elles), c’est peu ; que « art de construir pessebres » (l’art de construire des crèches) ne dit rien de la recherche, ni de la scénographie, ni de la perspective ; que les académies expédient en six mots ce qui occupe un manuel.

Mieux vaut ne pas le faire. Ce pas est une erreur de méthode, et de plus il est injuste.

Une définition de dictionnaire ne décrit pas une pratique : elle l’identifie. Elle donne le genre prochain — art— et juste ce qu’il faut pour que celui qui rencontre le mot sache de quoi on lui parle. Elle ne développe pas, parce que développer n’est pas son métier. Personne ne reproche au dictionnaire que l’entrée « architecture » n’enseigne pas à calculer une toiture.

Il convient donc de distinguer deux choses que la plainte mélange : l’une est qu’une définition soit courte, l’autre qu’elle soit fausse. Celles-ci sont courtes. Et dans ce qu’elles disent, elles touchent juste sur l’essentiel : elles disent « art », ce qui est exactement ce qui était en discussion.

Ce qui manque n’est donc pas une correction, mais un développement : ce que cet art enchaîne quand on le pratique vraiment. La recherche qui décide ce que l’on représente et sur quel fondement. La sculpture qui donne corps aux personnages, en auteur et avec critère. La reproduction et la polychromie, qui multiplient une figure sans trahir l’original. Le costume, qui peut se documenter ou s’inventer, et ce n’est pas la même chose. La scénographie, qui administre l’espace, la distance et la lumière pour qu’une scène raconte. Et la transmission, sans laquelle tout ce qui précède meurt avec celui qui le savait.

Rien de cela ne tient dans une entrée de dictionnaire, ni n’a à y tenir. Cela tient dans un manuel. Et c’est exactement le travail qui commence ici.


Pourquoi la définition n’est pas ici

Ce chapitre se termine sans définir l’art et la pratique de la crèche, et ce n’est ni prudence ni courtoisie : c’est l’ordre du travail. Une définition que l’on énonce avant la recherche ne se prouve pas après — elle s’illustre—, et le sujet est plein de définitions nées ainsi. Celle de ce Manuel arrive au chapitre suivant, comme résultat ; et elle arrive après le mot parce qu’elle avait besoin de savoir deux choses qui ne pouvaient s’établir qu’ici : dans quelles langues le nom existe, et quelle part de ce monde il parvient à nommer.

Ce qui est fait, en revanche, avec ce qui a été réuni jusqu’ici, c’est le cahier des charges : ce que cette définition devra remplir pour être juste, chaque condition sortant de quelque chose de prouvé et non d’une préférence. Conserver le genre prochain « art », que l’accord de trois académies a déjà acquis. Apporter la différence spécifique qu’il n’appartient pas à un dictionnaire de donner. Embrasser le monde et pas seulement la production. Marquer la limite par le haut. Ne pas légiférer sur l’usage d’autrui. Ne pas dépendre de la foi du lecteur. Et pouvoir se dire dans les six langues du Manuel sans note d’équivalence. Le cahier des charges entier, condition par condition et avec l’origine de chacune, est remis au chapitre de la définition : c’est là qu’il est mis au travail, et c’est là aussi qu’on dit laquelle de ces conditions ne résiste pas à l’examen.


Le nom

Il manque la décision que ce chapitre prépare depuis sa première page, et il la prépare sans la prendre, parce que ce n’est pas une décision de méthode mais d’auteur.

Le dossier met six choses sur la table.

Un. Dans le dictionnaire de la langue espagnole, belenismo est le mot marqué comme péninsulaire et pesebrismo le mot sans marque. Le mot qui sonne le plus naturel en Espagne est, dans le système du dictionnaire, le plus local des deux.

Deux. Les cinq autres langues du Manuel nomment l’objet par la mangeoire, non par la ville : pessebre, presepe, crèche, Krippe, et en anglais crib — frère de Krippe— à côté de l’emprunt crèche. Le latin de la fédération internationale, praesepe, va dans le même sens. Hors du Manuel, la voie de la ville apparaît aussi en occitan, mais comme mot d’un lieu. Dans le Tresor dóu Felibrige de Mistral, crècho — en limousin grèscho, frère de crèche— est, sans marque, la « représentation de la nativité de Notre-Seigneur », et pour la mangeoire il renvoie à grùpi ; belèn nomme aussi la représentation, mais avec une indication de lieu : « à Arles ». Dans le dictionnaire de référence du provençal, la ville est le mot local et la mangeoire le mot général.39

Trois. Le signe que donne l’évangéliste est la mangeoire, non la ville. Dans le récit de Luc, ce qui identifie le nouveau-né pour les bergers, c’est qu’il est couché dans une mangeoire, et la donnée se répète trois fois en quelques versets.40 Le mot qui nomme la pratique à partir de cette racine nomme, en même temps, ce que le texte désigne comme signe.

Quatre, et c’est celle qu’apporte ce chapitre. En catalan, le mot de la pratique est né marqué par une ville — « una barcelonería esquisida » (une barcelonité exquise), écrivait Carner en 1907— et il est aujourd’hui le mot normatif dans deux académies, sans marque de territoire. Autrement dit : le mot catalan a fait il y a un siècle le chemin que le mot espagnol a encore devant lui. Il est né local et est devenu général, non parce que quelqu’un l’aurait décrété, mais parce qu’on l’a employé hors de sa ville jusqu’à ce que la marque perde son sens.

Cinq. La morphologie ne tranche pas la question, et le bruit est réparti avec plus de symétrie qu’il n’y paraît. Le suffixe -ismo sur un nom de lieu produit tantôt des mouvements du territoire — catalanismo, andalucismo—, tantôt des pratiques — alpinismo, andinismo— : c’est l’usage qui décide, non la grammaire. Et les deux racines portent des sens étrangers, documentés dans le même dictionnaire. Et il y a un quatrième bruit que les dictionnaires ne marquent pas et que l’hémérothèque marque : belenista nomme aussi le natif de Bethléem, et c’est ainsi qu’on le lit dans la presse de 1899 (voir la section « La série en castillan »). Et aucun de ces bruits n’est d’aujourd’hui : en 1864, un journaliste de Barcelone plaisantait en disant que la société tout juste annoncée avait évité de s’appeler « de belenes » au cas où l’autorité lui ouvrirait un dossier le jour où il y aurait un belén (voir la section « La série en castillan »). La plaisanterie exigeait que le lecteur entende les deux acceptions à la fois, et elles sont toujours toutes deux au dictionnaire. Belén porte, à côté de la crèche, trois acceptions familières de signe négatif — « sitio en que hay mucha confusión », « confusión o desorden », « complicación, dificultad, enredo: meterse en belenes » (lieu où règne une grande confusion ; confusion ou désordre ; complication, difficulté, embrouille : se fourrer dans des belenes)— et la locution vieillie « en Belén » pour « en Babia » (dans la lune).41 Pesebre porte sa propre acception péjorative ; et pesebrismo, le mot une fois formé, en porte une autre — celle du DLE, et la valeur de prébende que le DNV marque comme sociologique—. Aucune des deux maisons n’est propre : le bruit de belén vit dans la base ; celui de pesebrismo, dans le dérivé.

Six, et c’est la dernière chose que ce chapitre met sur la table. Quand, en castillan, il a fallu nommer pour la première fois celui qui fait cela, on a choisi la racine de la mangeoire : pesebristas, en 1864, et ainsi pendant le reste du siècle, tandis que la chose continuait à s’appeler belén. Le mot belenista n’apparaît pas dans la presse de Barcelone avant le XXe siècle, et c’est celui qui s’emploie aujourd’hui. Le dossier de ce changement —ce que l’on sait, ce que l’on ne sait pas et par où il peut se dater— se trouve dans la section « La série en castillan ». Ce qui importe ici, c’est la conséquence : la racine que l’usage a fini par préférer n’est pas celle que l’usage lui-même avait choisie en premier.

De là, deux choses restent debout. La première : le mot en -ismo, dans l’une ou l’autre racine, fait un travail que le mot de l’objet ne peut pas faire — désambiguïser—. L’article de la Wikipédia en espagnol s’intitule « Belenismo » et non « Belén », et il suffit d’essayer le titre contraire pour voir pourquoi : « Belén » tout court est à la fois la ville, la scène, un prénom féminin et une embrouille. La seconde, et c’est la seule qui n’a de bruit dans aucun dictionnaire : la racine de la mangeoire nomme le signe de Luc. Cette motivation n’a pas de rivale.

De tout ce qui précède devrait sortir une proposition : le mot international de la pratique. Ce Manuel ne le déclare pas encore, et la raison est de méthode : choisir le nom d’une branche artistique n’est pas affaire de préférence, mais de preuve. Avant de décider, il faut examiner ce que chaque langue — et chaque académie— a fait des mots disponibles : ceux qui nomment par la ville, ceux qui nomment par la naissance et ceux qui nomment par le signe du récit lui-même, la mangeoire. Cet examen est ce qui vient d’être fait, langue par langue et ouvrage par ouvrage, et il est ici réuni. La décision, en revanche, ne se prend pas ici : elle sort du chapitre suivant, celui de la définition, et elle en sort pour une raison qui n’est pas d’ordre mais de rédaction — la définition de ce Manuel commence en nommant la pratique, et elle ne peut pas écrire ce premier mot sans l’avoir choisi—.

Ce qui est déclaré dès maintenant, en revanche, c’est le critère selon lequel sont écrites les six versions de ce Manuel : là où une langue a déjà ou esquisse un mot propre, le Manuel l’emploie et l’explique — belenismo et pesebrismo en espagnol, pessebrisme en catalan, Krippenkunst en allemand, presepismo en italien— ; là où elle n’en a pas, le Manuel nomme la pratique avec clarté plutôt qu’avec une étiquette. Rien ne s’impose : on examine, on propose et on emploie. C’est ainsi que se sont toujours faits les mots.

Voilà ce qu’il en est. Quel nom portera ce Manuel — et avec lui, peut-être, la pratique qu’il décrit— est une décision qui se prend le dossier sous les yeux, et pas avant.


La clarté, pas le jargon

Il reste un dernier décalage, et celui-ci se produit à l’intérieur de chaque langue : celui des mots du métier. Il a deux faces, et il convient de les distinguer. La première est le jargon comme mot de passe : le vocabulaire technique employé sans jamais l’expliquer, qui n’élève pas la discipline — il dresse une barrière—. La seconde est l’inverse, et elle fait plus de mal parce qu’elle ne se remarque pas : le mot approximatif mis là où allait le mot du métier. Et cette seconde vient avec un alibi : quand quelqu’un la corrige, on se défend en alléguant que « c’est le jargon du secteur » — et ainsi l’ignorance technique se camoufle en tradition—.

Un exemple que le lecteur entendra mille fois : appeler « terre » les figures en terre cuite. Cette terre-là est une argile chargée de toutes sortes d’impuretés, et en sculpture elle ne sert qu’à une chose : modeler l’original — qui ne passera jamais au four—. De cet original on tire un moule perdu en plâtre, et la terre retourne au bac pour servir à un autre original ; comme elle charrie déjà des restes de plâtre, si on la cuisait, la figure exploserait tout simplement. Ce qui se cuit est une autre matière — une argile propre ou une pâte céramique—, et au four, à partir de 900 °C, cette argile se vitrifie : sa structure change et elle ne redevient jamais ce qu’elle était. Alors seulement la figure mérite le nom de terre cuite. Il en va comme des métaux : une fois le cuivre et l’étain fondus ensemble, personne ne continue d’appeler « cuivre » le résultat — c’est du bronze, et il a un nom propre parce que c’est autre chose—. Qui dit « terre » là où il doit dire « terre cuite » ne simplifie pas : il efface le métier et la transformation que le mot porte en lui.

Bien nommer n’est pas parler difficile ; c’est le contraire des deux choses — ni mot de passe ni approximation—. Si nous voulons que la crèche soit comprise et estimée, il nous faut de la précision expliquée.


À quoi cela sert à chacun

Ce chapitre n’est pas une dissertation préalable au travail : c’est du travail. Et il n’a pas un seul destinataire, parce que le monde de la crèche n’a pas un seul protagoniste : c’est une chaîne de rôles, chacun avec son métier et son intention. Celui qui modèle ou taille des figures crée de la sculpture, en auteur, qu’il en ait conscience ou non. Celui qui les reproduit, celui qui les peint ou les habille, celui qui construit la scénographie. Celui qui achète les figures et compose sa scène chez lui. Celui qui collectionne. Celui qui, depuis les associations, organise les expositions et les concours qui sortent les crèches dans la rue. Et celui qui visite une crèche et ne fait que regarder — lui aussi est dedans : c’est pour lui que la scène se compose—. Cette chaîne est parcourue en entier au chapitre précédent, avec ce que la sociologie de l’art permet d’en dire, et chacun de ses rôles a ensuite son examen propre dans « Qui est qui dans la crèche » : ici on récapitule et on renvoie, on ne développe pas. Et l’une de ses pièces a sa place dans le bloc de la composition : celui qui dispose les figures sur la mousse compose déjà — décorer, c’est déjà créer, parce que c’est déjà décider—, avec la preuve domestique qui y est raisonnée. Tous sont dans le monde de la crèche, et aucun n’est « le » crèchiste tout court. Et tous, chacun à sa manière, font la même chose : un hommage à la naissance de Jésus — rien autour de ce fait n’est neutre : même la table de la veille de Noël se dresse autrement que pour tous les autres dîners de l’année—.

C’est pourquoi le mot importe à tous, mais à chacun d’une manière différente. À celui qui modèle, le mot décide de sa qualité d’auteur : qu’on l’appelle artiste ou artisan. À celui qui compose, le statut de ce qu’il compose : art ou ornement. À celui qui place ses figures chez lui, il revient de reconnaître la dignité de ce qu’il a entre les mains : soit une discipline artistique qui a une histoire, soit un ornement qui pare la saison par simple habitude. La crèche n’est pas humble par nature ; nous la rendons humble quand nous la traitons comme une routine. Et à la pratique entière, le mot décide la reconnaissance culturelle : un mot mal placé ne nuit pas à un seul — il nuit à chaque maillon de la chaîne, à chacun de son côté—.

Le mot n’est pas un ornement de la pratique : il travaille en elle, comme un outil de plus. Qui sait nommer ce qu’il fait le fait mieux — et sait l’expliquer et le défendre devant qui en doute—.


Questions ouvertes

Il reste des questions que ce chapitre laisse délibérément en suspens. Si des millions de personnes reconnaissent une crèche à l’instant, pourquoi ne reconnaissent-elles pas le nom de ceux qui ont élevé cette scène au rang d’art ? Si l’espagnol et le catalan ont développé un mot doté d’une densité propre, n’est-il pas temps que les autres langues l’examinent ? N’est-il pas paradoxal qu’une tradition si répandue manque d’un nom commun hors de deux langues ? Et si le premier pas pour que la crèche reçoive la reconnaissance culturelle que sa pratique a déjà était précisément de lui donner un nom là où elle n’en a pas encore ?

La Tour de Babel (1563), Pieter Bruegel l’Ancien. Kunsthistorisches Museum, Vienne (reproduction : Wikimedia Commons, domaine public).

La tour de Babel raconte le projet resté inachevé quand ses constructeurs cessèrent de se comprendre : la confusion des langues ne fut pas seulement un châtiment — ce fut la division qui empêcha d’achever ce qui était commencé—. La crèche en est l’image inversée. À Babel, les hommes construisent vers le ciel et perdent la langue commune ; dans la crèche, le ciel descend dans une mangeoire, et la scène se comprend dans toutes les langues à la fois — des millions de personnes la reconnaissent à l’instant, sans traduction—. L’œuvre commune restée inachevée à Babel s’achève ici chaque année, dans des milliers de maisons et de places. Il ne manque qu’une chose à l’ensemble : le nom commun. Sans lui, la pratique reste divisée en descriptions qui ne se reconnaissent pas entre elles. Ce que ce chapitre remet au suivant, c’est le nom mesuré : dans quelles langues il existe, quelle part de ce monde il parvient à nommer, et pourquoi la définition héritée regarde l’objet. Avec cela en main, le chapitre suivant définit.

Bien nommer, c’est commencer à comprendre.


Références

Les notes localisent la source et disent comment et quand elle a été consultée ; ce qui pèse sur ce que le lecteur doit croire se trouve dans le corps du texte. La numérotation est nouvelle : lors de la fusion des deux chapitres, les notes ont été renumérotées dans l’ordre de leur première apparition. Les traductions du chinois, du grec, du latin, de l’espagnol, du catalan, de l’allemand, de l’italien et de l’anglais sont propres au Manuel.



  1. Confucius, Entretiens XIII,3. Vérifié sur la traduction de James Legge (1893). ↩

  2. Confucius, Entretiens XII,11 — réponse au duc Ching de Ch'i ; Legge (1893) : « There is government, when the prince is prince, and the minister is minister; when the father is father, and the son is son »—. Vérifié le 16-VIII-2026 (monadnock.net/confucius/analects-12.html). ↩

  3. Platon, Cratyle 383a. Texte grec de l’édition de John Burnet (Platonis Opera, Oxford University Press, 1903), vérifié le 22-X-2026 dans son édition numérique de Perseus (perseus.tufts.edu, Cratylus, page 383). Traduction propre au Manuel. ↩

  4. Annuarium Statisticum Ecclesiae, données de 2024 (publié avec l’Annuario Pontificio 2026) ; données diffusées par Vatican News, préparées par l’Office central de statistique de l’Église, qui est celui qui élabore l’annuaire (28-III-2026, vaticannews.va/en/vatican-city/news/2026-03/new-data-from-annuario-pontificio-2026-shows-catholics-growing.html, consulté le 22-X-2026) : en 2024, la population catholique était « just over 1.422 billion », et la proportion de baptisés dans le monde se maintenait « at approximately 17.8% ». ↩

  5. Lo Esquirol: semmanari literari, crítich y festiu, any 1, núm. 7 (19-VII-1868), p. 1. Barcelone, carrer del Pi, 5. Còpia digital : ARCA — Arxiu de Revistes Catalanes Antigues, Biblioteca de Catalunya. Domini públic. Localisation faite pour ce Manuel, avec capture dans ses archives. Ce n’est pas le témoignage le plus ancien du mot dans ARCA : la recherche de « pessebre » (8.910 résultats, dont le portail n’affiche que 2.000 ; consultée année par année le 22-X-2026) renvoie déjà en 1865 des pages d’Un tros de paper (la première, núm. 21, 8-X-1865, p. [4]), et en 1868 La Pubilla, núm. 31 (5-I-1868), p. [4] ; aucun résultat de 1861 à 1864. ↩

  6. Josep Carner (Barcelone, 9-II-1884 – Bruxelles, 4-VI-1970) : Gran Enciclopèdia Catalana, s. v. « Josep Carner i Puig-Oriol » (enciclopedia.cat, consultée le 22-X-2026). La même entrée mentionne son appartenance à la Lliga Regionalista et sa collaboration, à partir de décembre 1902, à La Veu de Catalunya, « l'òrgan d'aquell partit ». ↩

  7. Carner, Josep [signé « Joseph Carner »], « El Nostre Naixement », La Veu de Catalunya, any 17, núm. 3122, éd. du soir (31-XII-1907), p. 3, col. 7. Còpia digital : ARCA, Biblioteca de Catalunya. Domini públic. Texte littéral établi sur le fac-similé à 300 ppp le 17-VIII-2026 ; la reconnaissance optique de l’archive contient huit lectures erronées, corrigées sur l’image. ↩

  8. Associació de Pessebristes de Barcelona, « Història de l'Associació de Pessebristes de Barcelona » (pessebristesdebarcelona.cat/historia-de-lassociacio-de-pessebristes-de-barcelona/, consultée le 20-VIII-2026, revérifiée le 22-X-2026). Son emblème déclare « fundada l'any 1863 ». Les trois nouvelles du Diario de Barcelona —9-II-1862, 17-XI-1863 et 9-I-1864— et les statuts du 15-III-1863 sont cités à travers cette histoire, qui les transcrit. Les exemplaires du journal de ces années-là ne se trouvent pas dans l’hémérothèque numérique de l’Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona, qui offre le Diario de Barcelona à partir de 1885 ; les dates sont donc données telles que les donne l’association. Les statuts qu’elle transcrit sont en catalan. ↩

  9. El Lloyd español, 10-I-1864, p. 2. Exemplaire de la Hemeroteca Digital de la Biblioteca Nacional de España, vérifié sur le fac-similé le 22-X-2026. ↩

  10. La Ley, Madrid, 30-XII-1867, p. 3. Même source et même date de consultation. Le texte se présente comme une citation d’« un colega de Barcelona », non identifié dans la nouvelle. ↩

  11. Crónica de Cataluña, édition de l’après-midi, 9-I-1877, p. 2. Exemplaire dans ARCA (Biblioteca de Catalunya), vérifié sur le fac-similé le 22-X-2026 ; la fin de quelques lignes se perd dans le pli de la reliure. ↩

  12. La Vanguardia, 16-I-1934, p. 23. Même source. Témoignage le plus ancien localisé de pesebrismo, pas nécessairement le plus ancien qui existe : la recherche renvoie 1 370 résultats non filtrés, et le moteur de cette hémérothèque admet des correspondances approximatives — il renvoie helenismo quand on cherche belenismo—, de sorte qu’aucun comptage ni aucune première date ne valent tant qu’on n’a pas ouvert chaque exemplaire. Exemplaire soumis au droit d’auteur : consultable dans les locaux de la BNE, citable mais non reproductible. ↩

  13. Comptages faits pour ce Manuel le 20-VIII-2026 dans l’hémérothèque numérique de l’Arxiu Històric de la Ciutat de Barcelona (ahcbdigital.bcn.cat), recherche simple sur l’ensemble du fonds, avec capture de chaque requête : pesebristas, 962 exemplaires (1801-1900 : 1 ; 1901-1935 : 389 ; 1936-1975 : 566 ; après 1975 : 6) ; belenistas, 68 exemplaires ; belenista, 23 exemplaires, aucun antérieur à 1901. Ce sont des comptages d’index, non filtrés exemplaire par exemplaire, et les tranches qu’offre cette archive sont larges : la répartition interne de la tranche 1936-1975 ne peut s’y lire, et c’est pourquoi on n’affirme ici rien sur le remplacement d’un mot par l’autre. ↩ ↩

  14. El Correo de Zamora, 7, 8, 9 et 10-III-1899, p. 3, consulté dans la Hemeroteca Digital de la Biblioteca Nacional de España le 20-VIII-2026. Faux positifs de la reconnaissance optique de helenista : Semanario pintoresco español, 5-IX-1847, p. 5 ; La Tertulia (Santander), 15-VI-1877, p. 7 ; Revista de Cuba, 1880, p. 183 ; El Liberal, 22-VII-1917, p. 3. ↩

  15. Federación Española de Belenistas, « Historia de la FEB » (anunciata.es/quienes-somos/historia/, consultée le 20-VIII-2026, revérifiée le 22-X-2026) : premier contact de l’association de Madrid au début de 1963, réunion d’organisation le 6-IV, acte d’approbation du Director General de Política Interior du ministère de la Gobernación le 29-IV (cachet de la Jefatura Superior de Policía, 7-V) et assemblée fondatrice le samedi 29-VI-1963, avec cinq associations — Madrid, Pampelune, Valladolid, Lugo et Zafra—. L’entité s’appela d’abord Federación Española Belenista et adopta son nom actuel lors de sa refondation, le 13-V-1972 (anunciata.es/quienes-somos/). Son premier règlement, signé le 6-IV-1963 et publié intégralement par la fédération, dit à l’art. 2.º a) : « Aunar los esfuerzos de cada asociación, para que de esa unión surjan más y mejores iniciativas encaminadas a que el belenismo o pesebrismo adquiera mayor auge y robustez en España ». Le chiffre de près de quatre-vingts associations fédérées est actuel, non de 1963. L’hypothèse selon laquelle la dénomination de la fédération aurait fixé le mot belenista est de ce Manuel (Inféré du contexte) ; la mettre à l’épreuve exige une courbe d’usage par années, avant et après 1963, dans un corpus qui aille jusqu’à aujourd’hui — l’hémérothèque employée ici n’y arrive pas—. ↩ ↩

  16. Ley de Asociaciones du 30-VI-1887, publiée dans la Gaceta de Madrid, année CCXXVI, n° 193, mardi 12-VII-1887, tome III, p. 105-106 ; art. 4, 7 et 8. Exemplaire consulté. En avril 1963, elle était toujours en vigueur, complétée par le Decreto du 25-I-1941 sur l’exercice du droit d’association : toutes deux furent abrogées par la Ley 191/1964, du 24-XII, de Asociaciones (BOE, 28-XII-1964, p. 17334-17336, disposition finale première). Le premier règlement de la fédération fut rédigé « al amparo » de ces deux normes, selon la fédération elle-même (anunciata.es/quienes-somos/historia/). ↩

  17. ARCA, recherche en texte intégral, s. v. « pessebrisme », par facettes de période. Comptage fait pour ce Manuel le 17-VIII-2026, avec capture dans ses archives : 115 pages en 26 périodes. ↩

  18. Dalmau i Corominas, Jordi, El pessebrisme, Quaderns de la Revista de Girona 39, Diputació de Girona i Caixa de Girona, Gérone, 1992, p. 7 (chronologie). Exemplaire vérifié le 17-VIII-2026. ↩

  19. Diccionario de la lengua española, s. vv. « belenismo » et « pesebrismo » (dle.rae.es, consultation du 15-VIII-2026) ; DIEC2, s. v. « pessebrisme » (dlc.iec.cat) ; Diccionari normatiu valencià, s. vv. « pessebrisme » et « betlemisme » (avl.gva.es) ; Gran Enciclopèdia Catalana, s. v. « pessebrisme » (enciclopedia.cat, consultation du 15-VIII-2026) ; Diccionari català-valencià-balear, s. v. « pessebrisme » (dcvb.iec.cat). Captures dans les archives du Manuel. ↩

  20. Diccionario de la lengua española, s. v. « belenismo » (dle.rae.es, consulté le 15-VIII-2026). La 22e édition (2001), dans la consultation en ligne que maintient la RAE (rae.es/drae2001/belenismo, 22-X-2026) : « La palabra belenismo no está en el Diccionario ». Qu’il soit entré à sa demande dans la 23e édition, présentée le 17-X-2014, c’est ce qu’affirme la Federación Española de Belenistas (anunciata.es/quienes-somos/, 22-X-2026). ↩

  21. Diccionario de la lengua española, s. v. « pesebrismo » (dle.rae.es, consulté le 15-VIII-2026). La 22e édition (2001) ne le recueille pas : « La palabra pesebrismo no está en el Diccionario » (rae.es/drae2001/pesebrismo, 22-X-2026). ↩

  22. Dicionario da Real Academia Galega, s. v. « presebe » (academia.gal). ↩

  23. Elhuyar hiztegia, entrées « belenismo », « pesebrismo » et « pesebre » (elhuyar.eus). Euskaltzaindiaren Hiztegia (euskaltzaindia.eus, consulté le 22-X-2026), s. vv. « ganbela » (« iz. Aska », avec l’exemple « Sehaskarik ez zuelako, ganbela batean ipini zuen haurra »), « aska » (« Abereei janaria jartzen zaien kutxa moduko ontzia, gehienetan zurezkoa ») et « jaiotza » (acception 2, « Jesu Kristoren jaiotzaren irudikatzea… ») ; les recherches « belen » et « belenzale » ne renvoient aucune entrée. ↩

  24. Le Petit Robert / Le Robert, s. v. « crèche » (dictionnaire.lerobert.com/definition/creche). Première consultation faite pour ce Manuel, avec capture dans ses archives ; revérifiée le 15-VIII-2026. ↩

  25. Duden, s. v. « Krippe » (duden.de/rechtschreibung/Krippe) et recherche « Weihnachtskrippe » (duden.de/suchen). Première consultation faite pour ce Manuel, avec captures dans ses archives ; revérifiée le 15-VIII-2026. ↩

  26. Berliner, R. Denkmäler der Krippenkunst. Augsbourg : B. Filser. Publié par livraisons en 1926-1930, selon le catalogue de la Deutsche Nationalbibliothek (d-nb.info/579181987 : « Erscheinungsdatum: 1926-1930 » ; « Lfg 1-20/21 » ; consulté le 22-X-2026). Exemplaire numérisé sur Internet Archive (archive.org/details/denkmlerderkri00berl) ; sa page de titre — « 168 Kunstdrucktafeln », « Dr. Benno Filser Verlag, G.m.b.H., Augsburg »— ne porte pas de date. ↩

  27. Treccani, entrée « presepe » (treccani.it/enciclopedia/presepe) et Vocabolario en ligne : la recherche de « presepismo », ainsi que celles de « presepistica », « presepistico » et « presepista », ne renvoient aucune entrée (revérifié le 15-VIII-2026 et le 18-VIII-2026). Grande dizionario della lingua italiana (Battaglia ; UTET Grandi Opere – Accademia della Crusca), consulté dans son édition numérique (gdli.it/Ricerca/Pagina?q=presepe, 18-VIII-2026) : la recherche renvoie trois pages — vol. XIV, p. 235 (de PRESENZIALE à PRESEPE) ; Supplemento 2004, p. 656 (de PREPARATORY SCHOOL à PRESOCIALE) ; Supplemento 2009, p. 661 (de PREREGÌA à PRESIDENTICIDA)—. Les entrées presepe et presepio, avec leur étymologie (« voce dotta, lat. praesaepe, propr. 'recinto chiuso', comp. da prae 'davanti' e dal tema di saepire 'circondare [con una siepe]' »), se trouvent dans le corps du vol. XIV (p. 235-236). Les entrées presepistica, presepistico, presepista et l’acception « presepio animato » se trouvent dans le Supplemento 2009, p. 661 (image de la page sur gdli.it/JPG/GDLI24/GDLI_Supplemento_2009_Pagina_661.jpg, consultée le 22-X-2026). On y trouve aussi presepiale et presepiario, toutes deux marquées « Letter. » et illustrées par Manganelli : elles nomment ce qui se rapporte à la crèche, non la pratique, et c’est pourquoi elles restent hors de ce chapitre (matière du lexique). L’acception « presepio animato » est précédée de la marque « NA », que l’édition numérique n’explique pas. ↩

  28. Merriam-Webster, s. v. « nativity » (merriam-webster.com/dictionary/nativity). Première consultation faite pour ce Manuel, avec capture dans ses archives ; revérifiée le 15-VIII-2026. ↩

  29. Wolff, Phillip, et Holmes, Kevin J., « Linguistic relativity », WIREs Cognitive Science, doi:10.1002/wcs.104 (consulté le 22-X-2026 dans la copie de l’article sur sites.socsci.uci.edu). Revue de la recherche expérimentale : elle ne trouve pas d’appui pour l’idée que la langue déterminerait les catégories fondamentales de la pensée, et en trouve pour celle qu’elle peut rendre difficiles à éviter certaines distinctions et élargir certains types de pensée. ↩

  30. Levy, R. I. (1973). Tahitians: Mind and Experience in the Society Islands. Chicago : University of Chicago Press, p. 324 et 342 (index du livre, s. v. « Hypocognition »). Levy distingue des sentiments « hypercognated » et « hypocognated », ces derniers « controlled by cultural invisibility or at least by difficulty of access to communication ». Exemplaire numérisé sur Internet Archive (archive.org/details/tahitiansmindexp0000levy), recherche dans le texte du 22-X-2026. ↩

  31. Équivalences descriptives : traduction de travail du Manuel. Les absences de mot lexicalisé dans chaque langue ont été vérifiées sur les dictionnaires cités dans le relevé de ce même chapitre. ↩

  32. « An Ordinance for Abolishing of Festivals », Parlement d’Angleterre, 8-VI-1647, dans Acts and Ordinances of the Interregnum, 1642-1660 (British History Online, british-history.ac.uk/no-series/acts-ordinances-interregnum/p954 ; vérifié le 16-VIII-2026). ↩

  33. Merriam-Webster, s. vv. « crèche » — acception 1 : « a representation of the Nativity scene » ; de l’ancien français creche, « mangeoire », d’origine germanique— et « crib » — acception 1 : « a manger for feeding animals », attestée avant le XIIe siècle ; acception « a crèche » ; du vieil anglais cribb, apparenté à l’ancien haut allemand krippa— (merriam-webster.com ; consultations du 16-VIII-2026). ↩

  34. Universalis Fœderatio Præsepistica (unfoeprae.org, consulté le 15-VIII-2026) : « La Un.Foe.Prae (Universalis Foederatio Praesepistica) se fundó en Barcelona el 31 de mayo de 1952 », avec « la reunión de siete asociaciones belenistas » ; « Hoy cuenta con 21 organizaciones ». ↩

  35. Nova Vulgata, Lc 2,7 (« et pannis eum involvit et reclinavit eum in praesepio »), 2,12 et 2,16 (vatican.va, vérifié le 15-VIII-2026). ↩

  36. Sur la formation moderne de praesepistica : Lewis, C. T., et Short, C., A Latin Dictionary (Oxford, Clarendon Press, 1879), dans l’édition numérique de Perseus (consultée le 22-X-2026), recueille praesepe (« praesēpe, praesēpio, etc., v. praesaep- ») et aucun mot praesepistic- ; la recherche de « praesepistica » dans le dictionnaire ne renvoie aucun résultat. ↩

  37. Diccionario de americanismos, Asociación de Academias de la Lengua Española, s. v. « pesebre » (asale.org). ↩

  38. Instituto Cervantes, El español en el mundo, données de 2025. ↩

  39. Mistral, Frédéric, Lou Tresor dóu Felibrige, t. I, exemplaire numérisé sur Internet Archive (archive.org/details/loutrsordufelibr01mist, consulté le 22-X-2026) : s. v. « crècho », p. 667 (« Crèche, représentation de la nativité de Notre-Seigneur […] ; pour mangeoire, v. grùpi ») ; s. v. « belèn », p. 259 (« représentation de la nativité de Notre-Seigneur Jésus-Christ, crèche, à Arles »). La piste initiale venait de la Wikipédia occitane (s. v. « Betlèm », capture d’Emili Solé, 17-VIII-2026), qui renvoyait à cet ouvrage ; le dictionnaire dit autre chose que la piste. ↩

  40. Lc 2,7.12.16, vérifié dans la Nova Vulgata (vatican.va). ↩

  41. Diccionario de la lengua española, s. v. « belén » (dle.rae.es, consultation du 17-VIII-2026, capture dans les archives du Manuel) : acception 1, crèche ; acceptions 2-4, familières (« sitio en que hay mucha confusión », « confusión o desorden », « complicación, dificultad, enredo. U. m. en pl. Meterse en belenes ») ; acception 5, Mexique, balsamine ; locution « en Belén », fam. vieilli, « en Babia ». Pour « pesebre », acception péjorative : même ouvrage, s. v. « pesebre » (consultation du 16-VIII-2026). Pour la valeur sociologique de « pessebrisme » : DNV, s. v. (capture du 15/16-VIII-2026). ↩