Ce qui se touche, non ce qui se lit
Jusqu’ici, cette étude a travaillé avec une carte : ce qui peut se savoir, ce qui ne peut pas se savoir, où le sol est ferme et où il devient incertain. Ce chapitre entre sur le terrain concret. Il s’agit maintenant des objets : les fragments d’étoffe que quelqu’un a tissés, le cuir que quelqu’un a découpé pour une sandale, le fuseau avec son peson que quelqu’un a fait tourner à la main.
La preuve matérielle a un statut différent de celui d’une source écrite ou d’une image. Un fragment textile fouillé à Massada n’argumente pas, n’interprète pas, ne projette pas : il est là. On peut en examiner la fibre, mesurer la densité des fils, identifier le sens de torsion du filé, analyser chimiquement les restes de teinture, observer la structure du tissu, chercher des coutures, des finitions ou des traces d’usure. C’est le type de preuve le plus difficile à contester, parce qu’il ne passe pas par l’intention de celui qui le décrit — il passe par la matière même.
Mais cette solidité a des limites précises. Un fragment textile dit beaucoup sur la fibre et peu sur le vêtement. Il dit quel matériau existait, comment on le filait, comment on le tissait, et parfois de quelle couleur il était — mais il ne dit pas qui le portait, ni comment cette étoffe se combinait avec d’autres, ni quel aspect elle avait sur un corps qui marchait ou dormait. Entre le fragment et la figure, il y a un parcours que cette étude construira pas à pas. La première chose est de savoir quelle sorte d’objets nous avons entre les mains.
Ce que ce chapitre réunit correspond, dans l’étiquetage du Manuel, à la strate prouvé : les affirmations s’appuient sur des objets physiques catalogués, datés et publiés. La discussion se déplace presque toujours vers l’interprétation de chaque découverte et la portée qu’elle admet ; rarement vers l’existence même de l’objet. Quand le texte passe d’affirmer à inférer — par exemple, en déduisant une importation à partir du sens Z du filage —, il le dira avec le verbe qui convient.
Cinq types de découverte, cinq questions différentes
Tout ce que l’on fouille sur un site du Ier siècle n’apporte pas la même information et ne répond pas à la même question. Il convient de distinguer cinq types de découverte matérielle liés au vêtement, car chacun a ses propres possibilités et ses propres limites.
Le fragment textile est la découverte la plus fréquente. Un morceau d’étoffe, parfois de quelques centimètres carrés, conservé par l’aridité du désert ou par le scellement accidentel d’une grotte. Ce qu’il peut dire est considérable : type de fibre (laine, lin, poil de chèvre), sens de torsion du filé, structure du tissu (toile, sergé), densité de fils par centimètre, restes de teinture, présence de coutures ou de finitions. Ce qu’il ne peut pas dire est tout aussi clair : à quel vêtement il appartenait, comment on le portait, qui l’a utilisé, ni à quoi il servait. Le fragment est une pièce de la mosaïque, non la mosaïque entière.
Le vêtement ou la partie reconnaissable de vêtement est beaucoup plus rare. On ne conserve presque pas de vêtements complets d’usage quotidien du Ier siècle dans la région. Les rares exceptions — tuniques et manteaux fragmentaires trouvés dans la grotte des Lettres ou à Khirbet Qazone — permettent de déduire des dimensions, un type de construction (une pièce ou deux pièces, cousue aux épaules ou pliée) et parfois la position des bandes décoratives. La distance entre ce type de découverte et le fragment isolé est énorme : un vêtement reconnaissable permet de parler de forme, de coupe, de proportions ; un fragment ne permet de parler que de matière.
Le textile funéraire occupe une place intermédiaire et mérite une section propre plus loin dans ce chapitre. Un linceul ou une enveloppe de lin conservés dans une tombe sont la preuve directe d’un matériau, d’une technique, d’une couleur réelle. Mais leur fonction est spécifique : vêtir un mort, non un vivant. Traiter un linceul comme s’il s’agissait d’un vêtement quotidien est une erreur de catégorie.
La chaussure — sandales, chaussures fermées, formes intermédiaires — se conserve plus souvent que les tissus, parce que le cuir résiste mieux en milieu sec que la fibre végétale ou animale. La chaussure dit le matériau, la construction, la pointure, l’usure. À la différence du fragment textile, une sandale conservée est un objet fonctionnel complet : on peut savoir comment elle tenait au pied, combien de couches avait la semelle, quelle taille de pied elle chaussait. La chaussure est la preuve matérielle la plus complète que cette étude utilise.
L’outil de production textile — peson (le petit poids du fuseau, appelé fusaïole dans la littérature archéologique), poids de métier à tisser, aiguille d’os ou de métal, peigne à carder — ne dit rien de la manière dont on s’habillait. Il dit autre chose : ce qu’il était possible de fabriquer en un lieu et à un moment déterminés. La présence de pesons dans un contexte domestique indique que quelqu’un y filait. La présence de poids de métier indique que quelqu’un tissait. Ces outils ne répondent pas à la question « comment s’habillaient-ils ? », mais à la question « que pouvaient-ils faire ? » — et cette question, bien que différente, est tout aussi nécessaire.
Chacun de ces cinq types de découverte requiert une lecture propre. L’erreur la plus fréquente consiste à demander à l’un ce que seul un autre peut offrir : traiter un fragment comme s’il démontrait un vêtement, traiter un linceul comme s’il décrivait les vêtements d’un vivant, ou traiter un outil comme s’il dictait la mode.
Les textiles : ce que disent les fragments
Le catalogue le plus complet des textiles de la période romaine en Israël est celui qu’a réuni Orit Shamir au cours de décennies de travail à l’Israel Antiquities Authority. Son tableau de synthèse recense 1 635 textiles catalogués provenant d’une vingtaine de sites, de Massada et Qumrân jusqu’aux grottes de Nahal Hever, du Wadi Murabba'at, de Mo'a et de 'En Rahel1. Le chiffre est significatif, mais il convient de le situer : à Massada seulement, des milliers de fragments textiles supplémentaires restent inédits. Le catalogué est une fraction du fouillé.
Et un avertissement qui vaut pour tout le bloc. Les chapitres du tamis matériel (de La matière avant la figure à La laine comme fibre séparée) suivent un autre tableau de la même chercheuse — Shamir et Sukenik (2011), avec 1 727 textiles et une autre répartition par fibre —, et les deux décomptes ne coïncident pas. Les deux tableaux confrontés, le reste des sites coïncide chiffre pour chiffre ; la différence tient à Qumrân et à une sépulture : celui de 2011 compte séparément la grotte 11 (58 textiles) et la grotte de Noël (184), et celui de 2015 met à leur place un groupe de Qumrân encore inédit (150) et ajoute Gesher Haziv (1). C’est pourquoi chaque chapitre déclare quel tableau il suit. Celui-ci, et les chapitres qui vont de Ce que nous savons et ce que nous ignorons du vêtement du Ier siècle à Où se conservent les preuves et où se situent les scènes, suivent celui de Shamir (2015).
La répartition par matériau montre un paysage clair. Des 1 635 textiles, 1 030 sont en laine, 531 en lin, 58 en poil de chèvre, 3 en poil de chameau et 13 de composition mixte. La laine est le matériau dominant dans la preuve conservée, ce qui ne doit pas surprendre : la laine se teint mieux que le lin, résiste raisonnablement en milieu sec, et c’était la fibre principale de la production textile locale. Le lin, deuxième fibre en importance, apparaît fréquemment dans des contextes funéraires et dans des vêtements de meilleure qualité. Le poil de chèvre s’associe à des tissus utilitaires : cordes, sacs, couvertures.
Ce que chaque fragment peut révéler dépend de son état de conservation, mais dans des conditions favorables il offre plusieurs niveaux d’information.
La fibre. L’identification microscopique distingue la laine du lin et du poil de chèvre. Cette distinction n’est pas anodine : le type de fibre conditionne le poids de l’étoffe, sa chute, son aptitude à la teinture, sa fraîcheur ou sa chaleur. Pour un sculpteur, la différence entre une tunique de lin et une de laine se traduit par des plis différents, par une relation différente avec le corps.
La torsion du filé. Les fils peuvent être filés dans deux sens : S (dans le sens inverse des aiguilles d’une montre) et Z (dans le sens des aiguilles d’une montre). Dans les textiles de laine de la période romaine en Israël, la torsion S est massivement majoritaire : 715 des 826 textiles de laine dont le sens de filage est enregistré sont S-spun2. La torsion Z, plus fréquente en Grèce, en Italie et en Méditerranée occidentale, n’apparaît que sur 37 pièces de laine. Cette donnée technique peut paraître mineure, mais elle a une conséquence importante : quand un textile de laine présente un filage Z sur un site d’Israël, il est probable qu’il s’agisse d’une importation. Le sens du filage fonctionne comme un indicateur de provenance.
La structure du tissu. L’armure dominante est la toile — la structure la plus simple, dans laquelle chaque fil de trame passe alternativement au-dessus et au-dessous de chaque fil de chaîne. Des 1 635 textiles catalogués, 32 seulement présentent une armure sergé, tous en laine3. Le sergé exigeait un métier à 3 lisses ou plus qui n’était pas d’usage habituel dans la région ; les textiles sergés étaient importés. Cette donnée dit quelque chose de précis : la production locale était techniquement compétente mais n’embrassait pas toute la gamme d’armures qui existait en Méditerranée au Ier siècle. Le monde textile de la Judée romaine était plus simple en structure que celui de Palmyre, de l’Égypte ou de Rome, sans être nécessairement plus pauvre.
La couleur. Quand les conditions le permettent, les fragments conservent des restes de teinture qui peuvent être analysés chimiquement. Mais ici apparaît une précaution essentielle : la couleur actuelle du fragment n’est pas la couleur originale. Au bout de 2 000 ans, l’oxydation, la décomposition et le contact avec le sol transforment les couleurs. Un rouge de garance peut avoir viré au brun ; un bleu de guède peut s’être éteint jusqu’à paraître gris. Les analyses chromatographiques, comme celles de Koren sur des textiles de la mer Morte, permettent d’identifier la teinture originale même quand la couleur visible ne la trahit plus4. Sans ces analyses, l’œil trompe : un fragment brunâtre a pu être rouge, bleu ou jaune. Les chapitres sur les teintures et les couleurs développeront cette question en détail.
Les coutures et les finitions. Quand un fragment conserve une couture, un ourlet, une lisière frangée ou un cordon de fermeture, l’information se multiplie : on peut déduire que le fragment appartenait à un vêtement d’une forme déterminée, que quelqu’un l’a cousu selon une technique précise, que la finition avait un degré de soin identifiable. Les cordons de fermeture, par exemple, sont fréquents dans les textiles de laine de la période romaine et ont été documentés sur des sites allant de Massada à Palmyre5. Mais la plupart des fragments ne conservent pas ces détails : ce sont des pièces sans lisière ni couture, flottant sans contexte de vêtement.
Quand le textile est un linceul
Parmi les textiles conservés, ceux qui proviennent de contextes funéraires forment une catégorie à part. Ce ne sont pas des vêtements, même s’ils ont parfois été faits avec des étoffes qui l’ont été. Ce sont des enveloppes pour un corps mort, et leur fonction conditionne tout ce qu’ils peuvent nous dire.
Le cas le plus étudié est le linceul d’Akeldama, à Jérusalem : un textile de laine en armure toile, chaîne filée en Z et trame presque sans torsion, daté par le radiocarbone entre 95 av. J.-C. et 53 apr. J.-C.7 C’est l’une des rares pièces textiles du Ier siècle provenant de Jérusalem, conservée parce que le loculus funéraire où elle se trouvait est resté scellé pendant 2 000 ans. Le textile ne présente ni décoration, ni coutures, ni traces d’usage antérieur. Le sens Z de son filage est peu fréquent dans le contexte local, ce qui suggère une importation — peut-être de Grèce ou d’Italie — et, avec elle, un niveau social du défunt qui pouvait se permettre un linceul d’étoffe importée.
Mais Akeldama n’est pas le seul cas. Dans les grottes du désert de Judée, à 'En Gedi, à Gesher Haziv et à Jéricho, on a trouvé des linceuls de lin qui partagent un trait important pour cette étude : leur couleur est crème ou beige, non blanche8. Le blanchiment était un processus long et intentionnel — des semaines de traitement chimique et d’exposition au soleil — qu’il ne faut pas tenir pour acquis. La tendance de la tradition artistique chrétienne à représenter le vêtement biblique avec des blancs propres et idéalisés ne trouve pas de correspondance dans la couleur réelle du lin non blanchi.
Les linceuls apportent des informations précieuses sur les matériaux, les techniques et la couleur réelle. Ce qu’ils n’apportent pas, ce sont des informations sur les vêtements des vivants. Un linceul enveloppe ; un vêtement habille. Le linceul n’a ni manches, ni ceinture, ni coupe ajustée à un torse. Dans certains cas, comme dans la grotte des Lettres, les linceuls étaient faits d’étoffes réutilisées — tuniques et manteaux de laine déchirés, sacs de lin reconvertis —, ce qui confirme la valeur extrême des textiles dans le monde antique et apporte une donnée indirecte sur les vêtements qui existaient avant d’être découpés9. Mais le passage du linceul au vêtement est un passage d’interprétation, non d’observation directe.
Il convient de rappeler cette distinction chaque fois qu’une étude mentionne des « textiles trouvés » sur un site : la plupart des textiles bien conservés proviennent de contextes funéraires ou de situations exceptionnelles (destruction de Massada, refuge dans des grottes pendant la révolte de Bar Kokhba). Ce ne sont pas des échantillons représentatifs du vêtement quotidien, mais des fragments d’un monde matériel parvenu jusqu’à nous par des circonstances qui n’avaient rien à voir avec la vie normale.
Le cuir et la chaussure
Le cuir se conserve en milieu sec plus facilement que le tissu, et la chaussure est le type de découverte où la preuve matérielle atteint la plus grande complétude. À la différence des fragments textiles — qui sont des pièces isolées, sans forme reconnaissable —, une sandale ou une chaussure conservée est un objet fonctionnel complet : elle a une semelle, elle a un système d’attache, elle a une pointure qui correspond à un pied réel.
Les sandales trouvées dans la grotte des Lettres et à Massada montrent une construction constante : semelle à plusieurs couches de cuir épais cousue de lanières de cuir, 2 languettes au talon, une languette entre le premier et le deuxième orteil, et une courroie principale enfilée dans les languettes avec une bande coulissante pour l’ajuster au pied10. À Qumrân, 2 sandales mesurent entre 20 et 21 centimètres de long — l’équivalent d’une pointure européenne 34-36 —, ce qui correspond à une stature moyenne masculine d’environ 166 centimètres et féminine d’environ 147 centimètres, chiffres cohérents avec les études ostéologiques de la période11.
Mais la sandale ouverte n’était pas la seule forme de chaussure. Sur le site même de Massada, on a trouvé une chaussure fermée d’enfant à semelle de cuir renforcée et à tige de cuir montant jusqu’à la cheville, couvrant tout le pied12. Cette découverte est importante parce qu’elle démontre que la chaussure fermée existait dans la région et à la période, non seulement comme équipement militaire romain mais comme chaussure civile, y compris pour enfant. S. A. Baker, dans « Loosing a Shoe Latchet: Sandals and Footwear in the First Century » (BYU Studies 36:3), une étude consacrée à la chaussure du Ier siècle qui s’appuie sur les découvertes du désert de Judée et sur la typologie romaine, documente un éventail de formes allant de la sandale simple aux calcei (bottines fermées jusqu’à la cheville), aux crepidae (sandales lourdes à tige de cuir), aux carbatinae (pièce unique de cuir à semelle souple) et aux gallicae — chaussures lourdes de cuir grossier, décrites comme les ancêtres de la chaussure de pluie, conçues pour le temps humide et le terrain boueux13.
La chaussure se combinait aussi avec des chaussettes. Shamir documente des chaussettes de laine en technique de filet sans nœuds (knotless netting) trouvées à Massada et à Doura Europos14. La combinaison de la sandale ouverte et de la chaussette de laine — qui peut aujourd’hui sembler incongrue — était une solution pratique : la chaussette isolait le pied du cuir et apportait une certaine protection thermique, même si elle absorbait l’eau par temps de pluie.
Le cuir servait aussi pour les ceintures — certaines conservées à Nahal Hever et à 'En Rahel —, pour les bourses, les besaces et les outres. Mais à la différence de la chaussure, ces objets se conservent rarement complets : ce qui nous parvient, ce sont des fragments de cuir qui permettent d’identifier le matériau et parfois la technique de tannage, mais pas toujours l’objet qu’ils formaient.
Les outils : ce que l’on pouvait faire
Un quatrième type de découverte ne parle pas du vêtement en lui-même, mais de la capacité de le fabriquer. Les outils de production textile apparaissent fréquemment sur les sites du Ier siècle, tant dans des contextes domestiques que dans des espaces qui peuvent s’interpréter comme des ateliers.
Les pesons — petits poids de céramique ou de pierre que l’on fixe à l’extrémité inférieure du fuseau pour stabiliser la rotation pendant le filage (dans la littérature archéologique, ils apparaissent comme fusaïoles, mot que l’espagnol a emprunté sous la forme fusayolas ; en anglais, spindle whorls) — sont l’une des découvertes les plus communes sur les sites de la période16. Leur présence dans des contextes domestiques indique que le filage était une activité habituelle du foyer, et non exclusive d’ateliers spécialisés. Chaque peson suppose quelqu’un qui filait — et ce quelqu’un, selon les sources et l’analogie avec le monde méditerranéen antique, était presque toujours une femme.
Les poids de métier à tisser, plus lourds que les fusaïoles, documentent l’existence de métiers verticaux à poids — le type de métier dominant dans la région jusqu’à la fin du Ier siècle apr. J.-C., lorsqu’il fut remplacé par le métier vertical à deux ensouples17. Shamir a étudié les poids de métier trouvés à Massada dans le cadre du volume des rapports finaux des fouilles de Yadin, ce qui fait de ce site l’un des rares où l’on peut documenter non seulement le produit textile, mais aussi les outils avec lesquels on le fabriquait.
Les aiguilles d’os et de métal, les peignes à carder et les fuseaux complets apparaissent moins fréquemment, mais ils complètent le tableau d’une production textile qui couvrait tout le processus : de la préparation de la fibre jusqu’au vêtement terminé.
Ce chapitre n’entrera pas dans le processus de production — le parcours complet de la matière première au vêtement achevé sera développé plus loin. Ce qui importe ici, c’est de situer les outils comme un type de preuve matérielle avec sa propre question : non pas « comment s’habillaient-ils ? », mais « quelle capacité de production existait ? ». La réponse, à la lumière des découvertes, est que la production textile dans la Judée du Ier siècle était locale, domestique en bonne partie, techniquement compétente dans les armures simples, et capable de couvrir les besoins vestimentaires de base — même si les textiles les plus sophistiqués (sergé, étoffes fines importées) venaient de l’extérieur.
De l’objet à la donnée : ce que l’on peut en tirer et ce que l’on ne peut pas
Chacun des cinq types de découverte examinés dans ce chapitre répond à une question différente. Le fragment textile dit la matière. Le vêtement reconnaissable dit la forme. Le linceul dit la pratique funéraire. La chaussure dit la construction et l’usage. L’outil dit la capacité de production. Aucun d’eux ne dit, à lui seul, comment s’habillait une personne concrète un jour concret.
L’erreur la plus fréquente dans la vulgarisation de l’archéologie textile consiste à sauter de l’objet au personnage sans passer par les échelons intermédiaires. Un fragment de laine teinte en rouge à Massada ne démontre pas que Marie portait une tunique rouge. Un linceul de lin crème à Akeldama ne démontre pas que les bergers étaient vêtus de beige. Une sandale de 20 centimètres à Qumrân ne démontre pas que Joseph chaussait exactement cela. Ce que chaque découverte démontre est plus modeste et plus solide : que ces matériaux existaient, que ces techniques se pratiquaient, que ces objets faisaient partie du monde matériel où se situent les scènes que cette étude veut comprendre.
La distance entre la preuve matérielle et la figure sculptée ne peut pas se parcourir en un seul pas. Les chapitres suivants construiront ce parcours : d’abord la géographie de la preuve — où elle se conserve et pourquoi —, puis les sources écrites et l’iconographie, puis la fonction du vêtement, la production textile, les couleurs, les vêtements concrets, et finalement le passage de la donnée archéologique à la décision sculpturale. Mais à la base de tout ce parcours se trouvent les objets examinés ici : fragments d’étoffe, restes de cuir, chaussures conservées et outils de travail. Ce qui se touche avant ce qui se lit.
Références
Shamir, O. (2015). A Burial Textile from the First Century CE in Jerusalem Compared to Roman Textiles in the Land of Israel and the Turin Shroud. SHS Web of Conferences, 15, tableau 1. ResearchGate Les chiffres de la laine et du lin suivent l’erratum de l’autrice elle-même, publié dans le même volume : Shamir, O. (2015). Erratum to: A burial textile from the first century CE in Jerusalem compared to roman textiles in the land of Israel and the Turin Shroud. SHS Web of Conferences, 15, 00011, qui corrige le tableau 1 : 531 en lin et 1 030 en laine sur 1 635. https://doi.org/10.1051/shsconf/20151500011 ↩
Shamir, O. (2015), tableau 2 : sens du filage dans les textiles de laine de la période romaine en Israël. Sur 826 textiles de laine avec données de filage, 715 présentent une torsion S. ↩
Shamir, O. (2015), données sur l’armure sergé : 32 sur 1 635 textiles, tous en laine, la plupart Z-spun, trouvés à Massada (13), Mo'a (9), Murabba'at (6), grotte des Lettres (1), grottes du désert de Judée (1), Sha'ar Ramon (2). ↩
Koren, Z. C. (2005). Chromatographic Analyses of Selected Historic Dyeings from Ancient Israel. Dyes in History and Archaeology, 20, 194–201. Edelstein Center ↩
Shamir, O. (2015), données sur les cordons de fermeture documentés à 'En Rahel, Mo'a, Massada, Murabba'at, grotte des Lettres, Quseir al-Qadim, Nubie, Doura Europos et Palmyre. ↩
Photographie : Shamir, O. (2015), fig. 2 (« Jerusalem, Akeldama, wool, Z-spun, ×16 »), dans « A Burial Textile from the First Century CE in Jerusalem Compared to Roman Textiles in the Land of Israel and the Turin Shroud », SHS Web of Conferences, 15, 00010, p. 3. Article publié sous licence Creative Commons Attribution 4.0. https://doi.org/10.1051/shsconf/20151500010 ↩
Shamir, O. (2015) ; Matheson, C. D. et al. (2009). Molecular Exploration of the First-Century Tomb of the Shroud in Akeldama, Jerusalem. PLoS ONE, 4(12), e8319. ↩
Shamir, O. (2015), section sur les linceuls de lin : ceux trouvés à 'En Gedi, Gesher Haziv et Jéricho sont de couleur crème ou beige (undyed cream or beige), non blancs. ↩
Shamir, O. (2015), section sur les textiles réutilisés comme linceuls dans la grotte des Lettres et à Khirbet Qazone. ↩
Taylor, J. E. (2018). What Did Jesus Look Like? Bloomsbury T&T Clark. Extrait publié sous le titre What Did Jesus Wear? (Christian Evidence Society, 2021). Christian Evidence ↩
Taylor (2018/2021) : sandales de Qumrân de 20–21 cm ; stature moyenne masculine ~166 cm, féminine ~147 cm. ↩
Baker, S. A. "Loosing a Shoe Latchet: Sandals and Footwear in the First Century." BYU Studies, 36:3, p. 196. ↩
Baker, S. A. (ibid.) : typologie de la chaussure du Ier siècle, incluant calcei, crepidae, carbatinae et gallicae. ↩
Shamir, O. (2013). Dress: Hellenistic and Roman Period. In Master, D. (éd.), Oxford Encyclopedia of the Bible and Archaeology, vol. 1, p. 328–336. Oxford University Press. p. 335 : "Socks in knotless netting were found at Masada and Dura-Europos." ↩
Photographie : Gary Todd (2018), musée d’Israël, Jérusalem ; recadrée. Domaine public (CC0 1.0). Wikimedia Commons, « Leather Sandals, Cave of the Letters, Judean Desert, 132-135 AD (43169537782).jpg ». Cartel du musée : « Sandals. Cave of the Letters, Nahal Hever, Judean Desert, 132–135 CE, leather. IAA ». Fiche sur Wikimedia Commons. ↩
Shamir, O. (1994). Loomweights from Masada. In Masada IV: The Yigael Yadin Excavations 1963–1965, Final Reports, p. 265–279. Israel Exploration Society. ↩
Shamir, O. (2015), donnée sur la transition du métier à poids au métier vertical à deux ensouples à la fin du Ier siècle apr. J.-C. ↩
Photographie : Joanbanjo (2013), « Pesos de teler (pondera) i fusaiola, vil·la romana de Cornelius », Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 3.0. Fiche sur Wikimedia Commons. ↩