Jusqu’ici, le Manuel a traité l’animal ou la plante comme origine vivante. Dans La matière avant la figure, la brebis, la chèvre, les bovins, le dromadaire, le lin et la faune sauvage sont entrés par la matière qu’ils apportent, non par la figure qu’ils composent. Ce qui reste devant nous, ce sont des chapitres sur la fibre déjà séparée de son support vivant : la laine comme mèche que l’on file, le lin comme filament que l’on rouit, le cuir comme peau que l’on tanne. Entre l’une et l’autre partie, il manque un geste. Ce chapitre s’occupe de ce geste.
Il ne s’agit pas d’une transition ni d’une étape technique mineure. Il convient de distinguer : la main qui tond une brebis, celle qui arrache le poil d’un dromadaire en mue, celle qui referme l’incision autour des sabots pour retirer la peau entière, celle qui arrache à la racine un champ de lin, ne font pas la même chose. Chaque matière exige un geste différent, à un moment différent de l’année, avec des conséquences différentes sur la fibre ou sur la peau qui ne sont encore ni fibre ni peau. La toison mal enlevée, la tige mal arrachée ou la peau mal ouverte déterminent déjà ce que le fileur, le tisserand ou le tanneur pourront faire ensuite.
Il y a une seconde raison de commencer ici. Certains matériaux peuvent s’obtenir de plus d’une manière, et la silhouette change avec le geste. La laine se tond depuis le millénaire qui précède notre ère, mais auparavant on l’arrachait ; le lin s’arrache pour la fibre et se fauche à la faucille pour la graine ; la chèvre ne se lave pas avant la tonte parce que son poil est court et propre, la brebis oui, quand il y a de l’eau. Ce ne sont pas des curiosités techniques : ce sont les différences qui séparent une figure observée d’une figure générique.
La suite ordonne le chapitre selon la matière obtenue et le geste qui la sépare : brebis et toison, chèvre et poil, bovins et peau, dromadaire et poil, lin et tige, et enfin la peau entière destinée à l’outre, au récipient ou au cuir.
La faune sauvage n’ouvre pas ici de chaîne propre. La chasse pouvait fournir des peaux, et quelques cas sont documentés comme peau, parchemin, luxe ou usage rituel ; mais le Manuel ne dispose pas de preuves suffisantes pour faire de ces peaux un vêtement chaud ordinaire des figures. C’est pourquoi elle n’est pas développée comme un geste productif parallèle à la tonte, à la mue, à l’arrachage du lin ou au dépouillement du bétail domestique. Quand une peau sauvage sera nécessaire, elle sera traitée au cas par cas dans le cuir, les accessoires ou la scène.
La brebis : la main avant le fuseau
Le premier geste sur la brebis n’est pas celui du fil, ni celui du métier à tisser, ni celui de la teinture. C’est celui de la main qui sépare la toison du corps de l’animal une fois par an. Ce geste a eu deux formes historiques. Jusqu’à l’introduction du fer souple dans les forces, vers 1000 av. J.-C., la laine s’arrachait pendant qu’elle était relâchée par la mue naturelle du printemps. Depuis, on la coupe aux forces. Cette transition technique a été relevée par l’historien des techniques anciennes Robert Forbes en 1956, donnée qui parvient au Manuel citée par l’intermédiaire de Borowski1. La différence importe pour le Manuel : la silhouette du tondeur antique n’est pas celle du tondeur aux forces, et l’animal ne reste pas le même.
Le calendrier de la tonte est strict. Une fois par an, en avril ou en mai, avant l’arrivée de la chaleur de l’été. Le terme hébreu est gēz (Dt 18:4) ; le tondeur, gōzēz (1 S 25:4). Un seul homme muni de forces simples peut tondre entre 20 et 30 têtes par jour. La tonte rassemble beaucoup de monde parce qu’elle concentre tout le rendement annuel d’un troupeau en quelques jours ; les récits bibliques la décrivent comme une occasion de fête, avec nourriture et boisson (1 S 25 ; 2 S 13:23–28). L’image du tondeur solitaire que l’imaginaire donne souvent à cette figure ne correspond pas au métier : une tonte importante demandait des aides pour tenir l’animal, le retourner, ramasser la toison et l’empiler.
La qualité de la toison dépend moins du moment exact de la tonte — qui est toujours le printemps — que de ce que l’on fait de la brebis auparavant. S’il y a de l’eau, on lave d’abord les brebis : le Cantique des cantiques parle de brebis « que suben del lavadero » (qui remontent du lavoir) (Ct 4:2 ; 6:6, RVR1909). La toison sort ainsi propre, d’une seule pièce, et se vend au poids. S’il n’y a pas d’eau, on ne la lave pas et la toison se vend sale, à la pièce entière, parce que la saleté fausse le calcul du poids. Le terme hébreu pour cette pièce entière non pesée est gizzāh, et il apparaît dans le récit de la toison de Gédéon (Jg 6:37–40). La différence n’est pas mince : la toison lavée pèse moins, vaut plus au kilo et exige un accès à l’eau courante ; la toison sale pèse plus, se transporte telle quelle et laisse au fileur la tâche ultérieure du lavage.
Ce que la main du tondeur laisse sur le sol est une toison, pas encore une fibre. La brebis retourne au troupeau et produira une autre toison l’année suivante. Ce qui sépare la toison de la fibre, c’est le travail ultérieur du lavage — s’il n’a pas été fait avant —, du cardage et du peignage, qui relèvent du chapitre sur la laine déjà séparée de l’animal. La peau de la brebis ne s’obtient pas à la tonte : elle ne s’obtient que lorsque l’animal est abattu, et ce geste est traité plus loin dans ce même chapitre, dans la section commune à la brebis, à la chèvre, aux bovins et au dromadaire. Ici se clôt la brebis, par la fibre qu’elle a livrée vivante.
Il y a un dernier usage du geste que le Manuel doit nommer, même s’il ne lui revient pas de le développer. Le calendrier de la tonte — fin avril, mai, début juin — est un indice saisonnier précis. Une scène de la crèche biblique située à la fin du printemps ou au début de l’été, dans une ville de Juda, trouve dans une figure de tondeur ou dans une toison fraîchement séparée un ancrage temporel que le lecteur reconnaît sans que la figure ait besoin de l’expliquer. C’est le cas de la Visitation (Lc 1, 39–56). Le traitement de la scène et la composition des figures relèvent du bloc des scènes ; ce que cette recherche laisse ici à disposition, c’est le geste, son calendrier et la matière qu’il livre, déjà sur la table de travail quand cette scène sera abordée.
La chèvre : la main avant le sac
La tonte de la chèvre est et n’est pas la même que celle de la brebis. Le geste est semblable — forces, un passage par an, fin du printemps —, mais les différences importent pour la silhouette. La chèvre ne se lave pas avant d’être tondue. Son poil est court, droit et, en général, propre ; l’opération de lavage préalable, qui chez la brebis exige un lavoir ou un cours d’eau, est superflue chez la chèvre. Et l’animal ne se tond pas de la même façon à tous les âges. Chez les chèvres les plus âgées, on ne tond que le ventre, la poitrine et les flancs ; chez les plus jeunes, le corps entier. Le tondeur n’agit pas sur l’animal d’une seule manière, et l’image de la chèvre fraîchement tondue n’est pas celle d’une brebis fraîchement tondue : ce qui reste sur son corps diffère selon son âge, ce que la tonte livre est moindre, et ce que la main tient a un autre toucher.
Le calendrier est mai ou juin, un peu plus tard que pour la brebis. L’ordre interne du troupeau est strict : on tond d’abord les chèvres qui ne donnent pas de lait. La raison est une croyance bédouine que le sculpteur doit connaître même s’il ne la partage pas : on croit que la tonte réduit la production laitière, et c’est pourquoi les chèvres laitières sont tondues en dernier, quand leur cycle de traite est déjà clos. La donnée parvient au Manuel citée par l’intermédiaire de Borowski1, qui la tient de Pravolotsky et Pravolotsky. Rien ne prouve que cette croyance soit fondée, mais elle organise bel et bien l’ordre du travail dans le troupeau. Une scène de tonte des chèvres située à son jour exact du calendrier ne montre pas tous les animaux en même temps : elle en montre d’abord certains, puis d’autres.
Le rendement de la tonte est très inférieur à celui de la brebis. Un animal adulte livre entre 300 et 500 grammes de poil par an ; Hirsch, cité par l’intermédiaire de Borowski2, a observé que les revenus de la tonte couvrent à peine les frais. Ce chiffre modeste n’est pas accidentel : la chèvre du Levant n’est pas élevée pour une fibre textile raffinée. Son poil est, par nature, grossier, droit et sombre. Il ne s’affine pas, ne se peigne pas comme la laine, ne se mélange pas à d’autres toisons pour en améliorer le toucher. Ce que livre la chèvre est une matière de construction : une fibre forte, résistante à l’eau et au soleil, apte à tisser des surfaces qui couvrent et isolent plutôt qu’à confectionner des vêtements qui enveloppent le corps. La qualité du poil ne se décide pas dans le geste de la tonte — qui n’admet guère d’options —, mais dans le choix de la chèvre elle-même : la noire bédouine du Néguev et du Sinaï donne un poil plus rêche que la damascène des collines habitées (La matière avant la figure).
Ce qui sort de la chèvre entre dans une chaîne différente de celle de la laine. Le poil brut, encore chargé de toutes ses impuretés, se file en fils épais et se tisse en surfaces grossières : tentes, sacs, cordages (La matière avant la figure ; les fiches correspondantes à tente, sac, cordage). Son entrée dans le vêtement au sens strict est exceptionnelle et relève du cilice, vêtement pénitentiel biblique (Gn 37:34 ; 2 S 3:31 ; 1 R 21:27 ; Jl 1:13), qui sera traité à sa place dans la partie des vêtements pénitentiels ou dans les scènes concrètes du bloc des scènes qui le réclameront. La peau du chevreau et de la chèvre adulte ne s’obtient pas à la tonte : elle ne s’obtient qu’à l’abattage, et ce geste relève de la section commune à la brebis, à la chèvre, aux bovins et au dromadaire, plus loin dans ce chapitre. Ici, la chèvre se clôt par le poil qu’elle a livré vivante.
Les bovins : l’abattage avant le cuir
Les bovins entrent dans Le geste avant la fibre par une autre porte. La brebis et la chèvre livrent leur matière vivantes : chaque printemps, la tonte les dépouille de la toison ou du poil, mais l’animal reste dans le troupeau et produira une autre tonte l’année suivante. Les bovins ne livrent pas de fibre. Ce qu’ils apportent au Manuel — la peau lourde qui deviendra cuir — ne sort du corps de l’animal qu’une seule fois, à l’abattage. Les bovins font charnière : ils marquent le passage du geste qui recueille sur un corps vivant au geste qui sépare d’un corps déjà mort.
L’abattage des bovins n’a pas de calendrier fixe. À la différence de la tonte, il n’obéit ni à la saison ni à la physiologie de l’animal. Il se décide selon l’occasion — une visite importante, un banquet cultuel, un sacrifice prescrit —, selon la disponibilité de l’animal et selon l’économie du troupeau. Abattre un bœuf ou une vache est une décision grave : l’animal encore debout vaut plus que l’animal abattu, car tant qu’il vit il laboure, tire des chariots, foule le grain, donne du lait et se reproduit. Une paire de bœufs était l’une des formes les plus courantes de mesurer la richesse d’un homme (Jb 1:3 ; 42:12). D’où le fait que les bovins ne soient abattus que lorsque l’occasion le justifie : Abraham choisit un veau pour les trois hôtes (Gn 18:6–8) ; Saül reçoit un veau engraissé chez la nécromancienne d’En-Dor (1 S 28:24) ; les veaux engraissés — ‘egel marbēq — sont réservés à des occasions particulières.
La qualité du cuir ne se décide pas dans le geste de l’abattage. Elle se décide avant, dans la vie de l’animal : dans sa race, son âge, son alimentation, son travail. Le cuir d’un bœuf adulte, marqué par le joug, n’est pas le cuir d’un veau élevé pour la table. Le premier est épais, résistant, apte aux semelles, aux ceintures de charge et aux grands récipients ; le second est plus fin, souple, apte au vêtement ou aux pièces qui doivent se plier. La distinction importe pour le Manuel : le sculpteur qui place une sandale romaine de soldat et une outre de berger ne montre pas le même cuir, même si tous deux viennent de la même espèce. Le récit d’Ounamon — vers 1100 av. J.-C., cité par l’intermédiaire de Borowski1 — enregistre 500 peaux de bovins envoyées de Canaan en Égypte comme bien d’échange, donnée utile au Manuel non pour le chiffre mais pour ce qu’elle prouve : à l’âge du fer, la peau de bovin circulait déjà comme marchandise codifiée.
Ce que l’abattage livre, c’est le corps entier de l’animal, et le cuir n’en est qu’une partie. La viande va à la consommation, la graisse à l’offrande ou à la conservation, les os à l’atelier artisan, le fumier au champ ou au combustible — toutes ces destinations restent hors de la chaîne du vêtement, qui est ce qui occupe cette recherche. Le cuir sort du corps par le geste du dépouillement, qui est une opération technique avec ses propres règles et qui est traitée plus loin dans ce chapitre, dans la section commune à la brebis, à la chèvre, aux bovins et au dromadaire. La section des bovins se clôt ici, non par la fibre que l’animal a livrée vivant — car il n’en livre pas —, mais par la position qu’il occupe : le premier animal de Le geste avant la fibre dont la matière ne s’obtient qu’après la mort.
Le dromadaire : la mue avant le sac
Le dromadaire est le seul animal de Le geste avant la fibre qui livre son poil sans qu’intervienne un geste actif de coupe. On ne le tond pas aux forces. On ne le tond pas par parties selon l’âge, comme la chèvre. Son poil s’obtient au moment de la mue naturelle du printemps, quand il se détache de la peau en grandes mèches et peut être ramassé à la main sur le corps même de l’animal ou sur le sol où l’animal l’a laissé. L’action humaine est une cueillette, non une coupe. Le geste technique que décrit cette section est donc plus proche de celui du lin arraché à la racine que de celui de la tonte : il profite d’un moment du cycle de l’organisme où la matière est déjà disponible. Que le poil s’arrache et ne se tonde pas, Borowski le relève1 comme un trait distinctif de la conduite du chameau par rapport à celle du petit bétail.
Le calendrier est strict : le printemps. La mue du dromadaire n’est pas un phénomène long ni constant, mais une fenêtre relativement brève pendant laquelle le poil se détache du corps. En dehors de ce moment, l’animal ne livre pas de poil, et le forcer — le couper aux forces, par exemple — produirait une fibre inférieure et nuirait à l’animal sans nécessité. L’opération se fait donc une fois par an, au printemps de chaque animal, et c’est celui qui a le troupeau qui la coordonne. Quand le troupeau appartient à un seul propriétaire, le travail est individuel ; quand il appartient à une caravane ou à une unité tribale plus large, la cueillette rassemble plusieurs gardiens et se fait en quelques jours.
Le rendement est modeste : entre 2 et 3 kilos de poil par animal et par an, donnée que Borowski1 enregistre en s’appuyant sur des observations préindustrielles. Le chiffre est supérieur à celui de la chèvre mais nettement inférieur à celui de la brebis. Ce que livre le dromadaire est en outre une fibre qualitativement proche du poil de chèvre : grossière, sombre, résistante, impropre aux tissus fins sans mélange. Le Manuel ne la traite pas comme un substitut de la laine, mais comme une autre matière de construction. La rareté du poil de chameau dans les découvertes archéologiques — 3 textiles sur 1 727 dans le tableau de Shamir et Sukenik3 — confirme que son usage dans le vêtement du Ier siècle n’était pas ordinaire. Ce qui est en revanche documenté, et qu’il convient de nommer même s’il n’appartient pas au cycle de la Nativité, c’est le vêtement de poil de chameau que les Évangiles attribuent à Jean Baptiste (Mt 3:4 ; Mc 1:6). Cette référence est la principale entrée iconographique du poil de chameau dans la tradition chrétienne, et son traitement reviendra aux scènes concrètes du bloc des scènes qui l’exigeront.
Ce qui sort du dromadaire au printemps — poil brut, en mèches, sombre — entre dans une chaîne semblable à celle du poil de chèvre : il se file épais, se tisse en surfaces grossières et alimente surtout les accessoires (cordages, toiles à sac, tapis de voyage), non le vêtement proprement dit. Les grandes peaux du dromadaire, les courroies et les sacs de cuir — le kunzu qui apparaît dans les annales d’Assarhaddon (Borowski1) — ne sortent pas du geste de la mue mais de l’abattage, et sont traités plus loin dans ce chapitre, dans la section commune à la brebis, à la chèvre, aux bovins et au dromadaire. La section du dromadaire se clôt ici par le poil qu’il a livré vivant, au seul moment de l’année où l’animal le laisse.
Le lin : l’arrachage avant le rouissage
Le lin entre dans Le geste avant la fibre par une autre voie que les animaux. La brebis, la chèvre et le dromadaire livrent une matière qui pousse sur le corps ; le lin la cache à l’intérieur de la tige. On ne le tond pas, on ne le ramasse pas à la mue, on ne le dépouille pas. On l’arrache. Ce premier geste importe parce que la fibre utile du lin n’est ni dans la feuille ni dans la graine, mais dans de longs faisceaux qui parcourent la tige. Couper trop bas ou trop haut, faucher pour la graine ou arracher pour la fibre ne sont pas des variantes indifférentes : elles décident dès le champ de la longueur, de la propreté et de la qualité de ce que l’on pourra filer ensuite.
La récolte ne produit pas une seule sorte de lin. Orendi, dans son étude archéobotanique sur la culture du lin dans le Levant méridional, rapporte une distinction décisive pour le Manuel : les plantes jeunes et vertes donnent une fibre plus fine ; les plantes en début de maturation, quand la tige passe du vert au jaune, donnent une fibre plus grossière mais apte à des vêtements de bonne qualité ; les plantes déjà dorées et aux capsules mûres conviennent mieux aux textiles épais ou aux cordes.4 La figure qui arrache du lin ne récolte donc pas une matière neutre. Elle choisit un moment. Un champ de lin destiné à une fibre fine n’a pas le même aspect qu’un champ laissé mûrir pour la graine ou pour la corde : la couleur de la tige change, comme la présence de capsules, la raideur de la plante et le geste de celui qui la rassemble en bottes.
L’arrachage ouvre une chaîne lente. Pline l’Ancien décrit pour le lin une séquence de récolte par arrachage, séchage, rouissage dans l’eau, pressage, battage, peignage, filage et nouveau travail sur la toile déjà tissée.5 Il ne convient pas de transposer chaque détail de Pline comme s’il s’agissait d’une photographie locale de la Judée, car son regard est méditerranéen et encyclopédique ; mais il sert à fixer le type de processus : le lin exige de l’eau, du temps, une fermentation contrôlée et une séparation mécanique avant de devenir une fibre filable. Ce qui sort du champ n’est ni du fil ni du tissu, mais une tige arrachée, liée, séchée et encore refermée sur la fibre.
Cette exigence d’eau sépare le lin de la laine dans la scène. Une tonte peut s’organiser là où se trouve le troupeau ; le lin, au contraire, renvoie à des zones cultivables et irriguées. Dans La matière avant la figure, la prudence géographique a été fixée : pour Bethléem et Jérusalem, le lin doit être pensé comme une matière régionale accessible, non nécessairement produite à côté de la maison ; pour la Galilée, il convient de regarder vers le nord de la vallée du Jourdain et la zone de Beth Shean avant de dépendre automatiquement de Jéricho. Dans une scène de village, une étoffe de lin peut donc être vraisemblable ; un champ de lin ou une opération de rouissage demandent un lieu doté de l’eau, du sol et de l’économie agricole qui les soutiennent.
Ce que le lin livre dans ce chapitre est une tige arrachée, non une fibre achevée. La graine, l’huile de lin, les usages médicinaux ou lubrifiants, le blanchiment, la teinture, le lin fin, le shatnez, les vêtements sacerdotaux, les linceuls et la tunique de lin relèvent de chapitres ultérieurs. Ici ne se clôt que le premier geste végétal : la main qui prend la plante entière, la rassemble en faisceaux et la met en route vers l’eau. La fibre commence après.
La peau : le couteau avant l’outre
À la différence de la laine, du poil de chèvre et de celui du dromadaire, la peau ne s’obtient pas d’un animal vivant. Il convient de le distinguer dès le départ : le fuseau et le sac travaillent sur ce que l’animal livre sans le perdre ; l’outre, en revanche, exige que l’animal ait cessé de l’être. C’est pourquoi cette section réunit ce qui est commun à la brebis, à la chèvre, aux bovins et au dromadaire, et ne se répète pas pour chacun : la chaîne technique qui suit l’abattage est, pour l’essentiel, la même pour les quatre.
La description la plus détaillée de cette chaîne provient de Pravolotsky 1979, cité par l’intermédiaire de Borowski1. Après l’abattage, on incise la peau autour des sabots et du cou et on la retire entière, sans l’ouvrir par le ventre — l’outre a besoin d’un sac continu. On l’enterre environ une semaine pour amorcer la chute du poil ; on la déterre et on la frotte avec une pierre jusqu’à l’enlever. On la lave. On coud les ouvertures en laissant une bouche, et on la remplit pendant un temps de matière végétale — écorce de grenade ou autres plantes, selon la destination prévue — pour sceller et tanner les parois. On la vide, on la lave, et on la remplit de nouveau pendant une semaine d’olives noires bouillies et séchées. Après le vidage et le lavage final, l’outre est prête. Ce qui semble un procédé unique est en réalité un enchaînement d’attentes : une semaine sous terre, une autre semaine avec les olives ; entre les deux, les gestes courts du couteau, de la pierre, de l’aiguille.
La destination la plus courante de cette peau entière est l’outre à liquides — eau, lait, vin, huile —, d’où sa présence constante dans toute scène domestique ou de chemin. Il ne s’agit donc pas d’un objet de crèche que l’on puisse ajouter par décoration : c’est la pièce qui justifie l’abattage de l’animal quand la fibre a déjà été récoltée ou quand le troupeau doit être régulé. La peau du dromadaire, plus épaisse et plus résistante, entre dans une catégorie à part : les kunzu, sacs de cuir mentionnés dans les annales d’Assarhaddon (Borowski1), renvoient à un usage de transport plutôt qu’à l’outre domestique, même si la chaîne technique de départ est la même.
Ce que cette section établit, c’est l’origine de la peau ; sa transformation en courroies, chaussures, harnais et autres pièces d’accessoires relève déjà du chapitre du cuir, où le cuir tanné sera traité comme matériau achevé. La distinction importe : ici finit l’animal et commence l’outre ; là-bas finit l’outre et commencent les objets.
Références
Références
Borowski, O. (1998). Every Living Thing: Daily Use of Animals in Ancient Israel. Walnut Creek, CA : AltaMira Press. Ce chapitre utilise en particulier le chapitre 2, « Ruminants », pour la tonte, les rendements, les peaux, les sous-produits et la conduite des brebis et des chèvres ; et le chapitre 3, « Draft and Pack Animals », pour les bovins, le dromadaire, les animaux de bât, les produits dérivés, les peaux, les sacs de cuir et les références à Ounamon et à Assarhaddon. Oded Borowski est professeur émérite de l’Emory University et spécialiste de l’archéologie biblique et de la vie quotidienne de l’ancien Israël ; il est utilisé ici comme synthèse secondaire qui réunit des sources bibliques, archéologiques, zootechniques et ethnographiques préindustrielles. ↩ ↩ ↩ ↩ ↩ ↩ ↩ ↩
Hirsch, S. (1933). Sheep and Goats in Palestine. Palestine Economic Society. Cité d’après Borowski (1998) pour les données modernes préindustrielles sur le rendement en laine et en lait, la tonte, les peaux et l’économie du petit bétail en Palestine. Utilisé comme ordre de grandeur et analogie régionale, non comme donnée directe du Ier siècle. ↩
Shamir, O. et Sukenik, N. (2011). Qumran Textiles and the Garments of Qumran's Inhabitants. Dead Sea Discoveries, 18(2), 206-225. Tableau 1, p. 215 : 1 727 textiles romains de la Terre d’Israël répartis par matériau — 549 lin, 1 101 laine, 61 poil de chèvre, 3 poil de chameau et 13 mixtes —. Utilisé ici uniquement pour fixer la rareté relative du poil de chameau au sein du corpus textile romain régional. ↩
Orendi, A. (2019). « Flax Cultivation in the Southern Levant and its Development during the Bronze and Iron Age ». Quaternary International. https://doi.org/10.1016/j.quaint.2019.10.007. Le PDF conservé dans le vault est une version journal pre-proof acceptée pour publication ; il est utilisé ici comme étude archéobotanique d’ensemble sur Linum usitatissimum dans le Levant méridional, en particulier pour la répartition régionale, les conditions de culture, le rapport à l’eau et aux sols, et la différence entre récolte pour fibre fine, vêtements, textiles grossiers ou cordes. ↩
Pline l’Ancien. Naturalis Historia, livre 19, en particulier 19.1-3. Utilisé comme source classique pour la chaîne technique méditerranéenne du lin : arrachage, séchage, rouissage dans l’eau, pressage, battage, peignage, filage et travail ultérieur sur la toile. Sa valeur est ici technique et comparative ; il n’est pas pris comme description locale directe de la Judée ou de la Galilée. ↩